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Le 6 octobre 1914 : Arras, ville martyre

Le 6 octobre 2014

Le 5 octobre 1914, les Allemands installent des batteries à Mercatel, Beaurains, Tilloy, Neuville-Vitasse, Fampoux, La Targette et Neuville-Saint-Vaast, positions stratégiques soigneusement repérées à l’avance, encerclant au nord, à l’est et au sud la ville d’Arras. Le bombardement de celle-ci avait été minutieusement préparé, comme l’attestent des documents recueillis sur le lieutenant von Bulow, tué le 30 septembre par les goumiers à Boiry-Becquerelle. À minuit, les premiers obus tombent sur le faubourg Saint-Sauveur.

Les 6 et 7 octobre : un bombardement ininterrompu

Le mardi 6 octobre 1914, le pilonnage méthodique d’Arras commence. Dans son journal, Mme Emmanuel Colombel, alors infirmière à l’ambulance du Saint-Sacrement à Arras, écrit : Le bruit des obus qui commencent à pleuvoir sur la ville nous assourdit. Les habitants se réfugient dans les caves qui s’avèrent être une solide protection. Pendant trois jours, obus et bombes incendiaires tombent sur la ville.

Témoignage d’une commerçante de la rue Saint-Géry

Mardi matin (6 octobre) des détonations formidables pareilles au roulement du tonnerre mettent la ville en émoi.
Carreaux, vitres, glaces des maisons de la rue Saint-Géry volent en milliers d’éclats.

Puis on vit défiler les troupes françaises qui repassaient dans la ville en se repliant.
Tout en marchant, les soldats jetaient à la population des phrases brèves : "Rentrez dans vos maisons. Cachez-vous !"

Toute affolée, je descends dans ma cave, suivie de ma bonne. Depuis dix heures du matin jusqu’à quatre heures du soir, nous étions là plus mortes que vives, écoutant anxieusement l’enfer qui faisait rage au-dessus de nos têtes. Nous entendions des masses de ferrailles exploser, des maisons s’écrouler avec fracas. Mourir, oui ! Mais pas toute seule dans cette cave. Il faut se sauver. Où ?

Cette idée me creusait l’esprit, lorsque j’entendis une voix dans une cave voisine. Allons-y ! Nous remontons trois fois l’escalier, mais chaque fois nous redescendons, terrifiées et abasourdies par les détonations formidables qui retentissent au dehors. Le courage prend le dessus. Je me risque, j’ouvre la porte de la cave d’un trait et je traverse l’espace comme un éclair.
Enfin je ne suis plus toute seule. Il y a là dans la nouvelle cave neuf femmes. Mes nerfs se détendent, après cette émotion que je n’oublierai de ma vie, et je subis une terrible crise de réaction.

Lorsque je reviens à moi, on me dit qu’il faut partir : la maison est en feu. Pensez-donc ! Nous étions dans une cave pleine de barils d’alcool. Nous voulons nous sauver dans une cave en face. Impossible d’y entrer : elle est en flammes.
Que faire ? Instinctivement, on traverse la place des États, arrosée à profusion d’éclats d’obus. Nous voyons trois de ces engins dont l’un incendiaire. Les flammes nous jaillissent sur les pieds.

Nous réussissons enfin à nous tapir dans une troisième cave, celle d’un banquier.
Nous y restons deux jours et demi. On était à seize. Le pain manquait. Nous nous soutenions avec du vin et du champagne.

Mais le jeudi 8, la situation devint intenable. Nous étions asphyxiées par les gaz, la poudre et les fumées d’incendie. Il fallait bien partir.
Quel spectacle terrifiant ! L’Hôtel de Ville est en feu ; la rue Saint-Géry n’est qu’un immense brasier ; et le ciel tout noir est sillonné par des projectiles.

Je pousse un cri d’angoisse et je me mets à courir sans savoir où je vais. Les flammes me brûlent les yeux, mais je cours toujours avec d’autres femmes, affamées, toutes en pleurs. Et nous faisons trente-cinq kilomètres jusqu’à Saint-Pol.

Toutes mes économies, plusieurs milliers de francs en billets de banque, en argent et en or, 30 000 francs de marchandises, sont devenues la proie des flammes.

Je suis restée sur le pavé avec ce que j’ai sur le dos, sans pouvoir sauver même une chemise de rechange.

Le Télégramme du Nord, 20 décembre 1914. Archives départementales du Pas-de-Calais, PG 9/86.

Mardi 6 octobre, ambulance du Saint-Sacrement

On apprend qu’une partie d’Arras brûle. Nous allons coucher ici dans les caves ; on cherche une installation et nous prenons possession d’une cave avec Jean et Gabrielle Paris, les trois petites Paris, maman, l’abbé Lefebvre, Marguerite et moi. À côté, s’installent Mmes Leclercq, Carpentier, Mlles Wartel, Gonsseaume, Bracq, Thomas, des infirmiers ; la gaieté la plus franche régnait parmi nous. Jamais plus d’entrain ne fut vu dans aucun pique-nique. Les fous rires se succédaient sans relâche, souvent déchaînés par l’abbé Lefebvre, qui plaisantait drôlement. On ne savait pas si on vivrait encore le lendemain, on profitait gaiement de ses derniers instants.

Mme Emmanuel Colombel, Journal d’une infirmière d’Arras. Août-septembre-octobre 1914. 1916, p.114.

Les principaux édifices de la ville sont visés. Le mercredi 7 octobre, l’Hôtel de Ville flambe […]. Le centre d’Arras est un brasier.

L’Avenir d’Arras et du Pas-de-Calais rapporte le témoignage d’un bombardé qui parcourt la ville au soir du 7 :

À la hauteur de la rue des Promenades, une vive lueur, c’est la rue Saint-Géry qui flambe.
Rue Sainte-Claire, du verre pilé, des fils de fer, on évite l’un et on enjambe les autres. Cela nous connaît.
À notre gauche, nous trouvons la porte des Chariottes enfoncée, la maison qui fait le coin de la rue d’Amiens et de la rue Sainte-Claire, ainsi que sa voisine, éventrées.
Rue d’Amiens, un obus a fait une large brèche dans la maison de Mme Veuve Cotin, qui porte le numéro 98.
"Le Moulin rouge" a perdu sa toiture, toutes les maisons leurs vitres, trottoirs et chaussées leur niveau.

Près du poste, quatre soldats fument philosophiquement leur pipe. Je leur cause.
Ils ont confiance. Leur calme me fait plaisir. Ils me montrent l’endroit où un homme a été tué, le matin, par un obus, ils me disent les ravages causés par les projectiles dans le quartier.
Les deux ambulances de l’École normale de garçons et du Saint-Sacrement avaient bel et bien été bombardées.

Nous rentrâmes chez nous, après avoir jeté un dernier coup d’œil sur l’hôtel de ville fumant.
L’air que l’on respire est imprégné d’une pénétrante et âcre odeur de fumée. Oh ! l’horrible chose qu’un bombardement ! Et le canon tonne toujours. C’est notre petit 75. Il nous dit que la France est là, qui veille sur nous. Dormons !

H. Francq, "Arras bombardé. La journée du 7 octobre. Impressions d’un bombardé", dans L’Avenir d’Arras et du Pas-de-Calais, samedi 17 octobre 1914. Archives départementales du Pas-de-Calais, PG 22/71.

Triste constat

Lorsque le 8, vers midi, le bombardement s’interrompt, les habitants ne peuvent que constater les dégâts.

[9 octobre 1914]

Devant nous s’étend ce qui reste de la rue Saint-Géry et de l’Hôtel de Ville. Rien n’en peut dépeindre la tragique horreur ; c’est un formidable et fumant amas de décombres et de cendres. Une âcre odeur de fumée nous saisit à la gorge. Très haut, au-dessus de ces ruines, dominent encore le beffroi et le lion de Flandre, mais combien blessé et mutilé ! Les trous des obus font de larges tâches blanches qui ressemblent à des plaies. C’est un irréparable désastre que rien jamais ne comblera ! Et que de ruines pour ceux dont les maisons écroulées ne sont plus qu’un monceau de débris informes !

Mme Emmanuel Colombel, Journal d’une infirmière d’Arras. Août-septembre-octobre 1914. 1916, p.123-124.

De nombreux habitants fuient la ville par la porte Baudimont, seule issue pendant ce bombardement.

Sur la route de Saint-Pol, de chaque côté, c’est une longue file d’émigrés qui fuient. Il y a des hommes traînant des brouettes, des femmes portant leurs enfants, de petits enfants chargés eux-mêmes de fardeaux qui semblent lourds à leurs frêles épaules ; d’autres femmes, entourées de leur marmaille, traînent péniblement un sac qui contient probablement toute leur fortune.

Mme Emmanuel Colombel, Journal d’une infirmière d’Arras. Août-septembre-octobre 1914. 1916, p.143.

Certains reviennent à Arras dans les jours suivants. Cependant le siège d’Arras ne fait que commencer. Le 17 octobre, le journaliste Albert Londres clame la phrase restée fameuse : Reims ! Tu n’es plus seule : Arras est un décombre…
Arras est entrée au panthéon des villes martyres de la Grande Guerre.

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Voir aussi

Bibliographie

  • M. BRACQ, En Artois (juillet-octobre 1914), Tours, maison Alfred Mame et fils, s.d. Archives départementales du Pas-de-Calais, BHA 1924/3
  • J. et M. BRUNET, "Anecdotes sur la vie à Arras au début de la Grande Guerre (28 août 1914-29 octobre 1914)", Gauheria n° 67, 2008, pp. 3-8
  • Abbé FOULON, Arras sous les obus, Paris, Bloud et Gay, 1916, 100 photographies, 124 p. Archives départementales du Pas-de-Calais, BHB 735
  • J.-M. LAROCHE, Histoire de la guerre à Sainte-Catherine-lez-Arras, Boulogne-sur-Mer, Impr. réunies, 1915-1919. Archives départementales du Pas-de-Calais, BHB 789
  • S. LE GENTIL, Guerre de 1914-1919. Tome 1 : 1er août 1914-20 février 1916. 1914-1919. Archives départementales du Pas-de-Calais, 5 NUM 01/013
  • G. PARIS, Un demi-siècle de vie arrageoise, 1900-1950, souvenirs d'un témoin, Arras, Imp. A.C.K., 1971, p. 33-43. Archives départementales du Pas-de-Calais, BHB 2914
  • M. TAILLIANDIER (Mme E. COLOMBEL), Journal d’une infirmière d’Arras (août à octobre 1914), Paris, Bloud et Gay, 1916, 164 p. Archives départementales du Pas-de-Calais, BHA 219
  • L. VILTART, Les historiens du bombardement d'Arras, Arras, 1922, 47 p. Archives départementales du Pas-de-Calais, BHB 890/3
  • M. WARTELLE, Les Cités meurtries. Arras (1914-1915), Paris, librairie de l'Éclair, s.d. (Les champs de bataille 1914-1915). Archives départementales du Pas-de-Calais, BHD 386

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