Les Archives du Pas-de-Calais (Pas-de-Calais le Département) - Le 23 février 2020 - 05h35
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Le 1er août 1915 : censure et censure !

Le 1 août 2015

Dès le début du conflit, le pouvoir militaire censure la presse. La loi du 5 août 1914 précise que les renseignements d’ordre militaire sont interdits de diffusion, mais aussi, au-delà, tout ce qui serait dangereux pour le maintien de l’ordre et de la discipline. Son but est de ne pas affaiblir le moral de la nation et de laisser seule l'armée transmettre des informations ciblées via ses communiqués officiels.

La population admet d’abord cette exigence et les journaux s’engagent, quant à eux, à ne publier que les communiqués militaires, par nécessité patriotique. La durée de la guerre et les nouveaux moyens de communication de masse qui la caractérisent dorénavant vont cependant introduire des évolutions dans ce dispositif. À partir de 1915, la censure est renforcée et la circulation des informations entre les deux zones est étroitement surveillée.

Au moment où l’effort de guerre s’accentue, les difficultés des combats restent occultées et les journaux, face à une demande d’informations plus pressante de la part des civils sur l’état réel de la guerre, se font plus critiques, jusqu’à prendre le risque d’être censurés.

À la censure, les journalistes lui reprochent finalement ses incohérences, ses excès de zèle, et son manque de souplesse. D’une façon générale, la presse locale se plaint d’être traitée plus durement et d’être soumise à l’arbitraire de personnes parfois bornées.

Censure et Censure !

À Boulogne, il est absolument interdit aux journaux de publier quoi que ce soit sur "les régions envahies" !

Or, dans les journaux de Marseille que nous envoie un compatriote réfugié en Vaucluse, nous trouvons chaque semaine quelque article, très intéressant d’ailleurs, sur Lens, Lille, Douai, etc.

Le "Soleil du Midi" en a, pour sa part, publié trois ou quatre depuis un mois. Le dernier, dans son numéro du jeudi 22 juillet, donne trois colonnes sur Carvin.

Nous l’avons envoyé à la censure de Boulogne, en demandant : "Pouvons-nous reproduire ?".

"Non, absolument interdit", nous a-t-on répondu, "c’est le règlement !"

"C’est le règlement". Très bien, nous nous y soumettons, mais pourquoi ne l’applique-t-on pas dans le Midi ? Celui-ci aurait-il tous les privilèges, à commencer par certains dont nous parlerons… après la guerre.

Mais Saint-Omer, Béthune, Amiens ne sont pas, que nous sachions, au pays de Tartarin. Pourquoi donc les journaux de ces localités, presque du front, ont-ils maintes fois — et cette semaine encore — publié sur les "régions envahies" des articles qu’on nous a formellement et précisément interdit à nous "Croix du Pas-de-Calais" ?

Pourquoi, nous ne disons pas "cette partialité" — loin de nous une telle pensée — non, pourquoi cette diversité d’interprétation des règlements, surtout dans une même région, qui nous met en état d’infériorité vis-à-vis de nos confrères aux censeurs plus indulgents et dont par conséquent nous avons le droit et le devoir de signaler à l’attention des autorités compétentes ?

[signé : O.B.]

La Croix du Pas-de-Calais, dimanche 1er août 1915. Archives départementales du Pas-de-Calais, PE 135/17.

Le Lion d’Arras, journal de siège ainsi qu’il se définit, est né en janvier 1916 sous les obus. Le 24 janvier apparaît dans ses colonnes la première trace du "crayon bleu" qu’utilisaient les censeurs, métonymie célèbre qui servira à désigner la censure en général.
Le 16 février suivant, alors même qu’il se doute de la destinée de son article "Le crayon bleu", le journaliste Gabriel Aymé règle ses comptes avec Anastasie en une du journal.

Les archives départementales conservent deux versions du Lion d’Arras : l'une censurée en PF 92/1 (collection non reliée, en boîte), et une autre version reliée en PF 62/2 sur laquelle le texte censuré apparaît (numérisée et prochainement mise en ligne).

Sans surprise, "Le crayon bleu" n’apparaît pas dans la version finale…

Crayon bleu

Parlons-en !

Aussi bien, nous étions seuls à n’en point parler ; cela devait venir ; l’absolutisme d’une telle institution tombant sur nos mœurs démocratiques est d’une si savoureuse ironie !...

Le Lion d’Arras, dans son numéro du 24 janvier, a fait la connaissance du crayon bleu. Jusque-là, rien…

Certains avaient bien compté dans notre numéro du 10 jusqu’à six articles dangereux pour la défense nationale… diverses autorités militaires d’Arras et de la région, s’étant émues, inondaient de petits papiers à en-tête nos modestes bureaux, on nous priait de passe à la Place ; nous y passions.

Le colonel L. est un charmant homme ; d’autres avaient remué la foudre ; lui comprit et sourit…

"Mais à Boulogne on ne sait pas trop ce qui gêne Arras ; avant d’insérer un article concernant la Place ou l’Armée, venez me voir.
- Entendu, mon colonel."

Et nous revînmes aussitôt.

Dans notre résumé de la semaine à Arras, nous citions un château incendié à Baudimont ; il dominait la campagne à deux mille huit cent mètres à peine de l’ennemi ; en relatant le fait, nous ne renseignions personne.

"Mettez le château X.." dit le colonel.
Ainsi fut fait.

Le reste, tout le reste, tout ce qui concernait la Place ou l’Armée, arriva sans encombre à l’imprimerie.

Mais le crayon bleu veillait.

Jusque là il avait tout admis et la Place avait critiqué ; cette fois la Place approuvait ; le crayon bleu condamna.

Horreur ! nous avions osé écrire : "Une fois de plus nous faisons appel aux souvenirs et à la collaboration de tous nos lecteurs". Il s’agissait de retrouver le nom des Allemands habitant Arras avant la guerre…

Vous voyez le danger pour l’ordre social et la situation militaire ! Le crayon bleu biffa.

Il biffa Baudimont ; il biffa le château X ; il biffa, comme une précision dangereuse, que les obus étaient tombés… sur tous les points de la ville.
Il biffa : "Té disi qué !" exclamation de chez nous échappée par hasard au sympathique Milou.

Mais quand le général demande à Milou en quel pays il a vu le jour, le crayon bleu laisse répondre :
"À Toulouse mon général !"

Mais, que diable ! si Milou a le droit d’être de Toulouse, té ! mon bon, pourquoi n’aurait-il pas celui de parler toulousain !...

Où donc est Milou ? près d’Arras, c’est certain ; mais encore ? au nord ? au sud ? défense aux arbres d’être ceux d’un parc, aux ardoises, celles d’un château.

Du parapet de la tranchée la plus indéterminée qui puisse être, le crayon bleu enlève jusqu’aux sacs de terre !

Et notre dernier numéro !

Ici, plus clairement encore, c’est le sabotage systématique ; qu’on nous empêche d’annoncer la chute de tels clochers, de peur évidemment de renseigner l’ennemi qui pourrait être aveugle, c’est drôle ; mais qu’on nous supprime la moitié d’une variété, dont nous donnons la source ; que dans une étude rétrospective, dans un récit de faits anciens de quinze et seize mois on supprime des propositions, des membres de phrases, des mots pris au hasard tels que crainte que le sacrifice soit inutile…, de l’injustice du sort… tout jaune… etc., de façon à en rendre la lecture impossible, voilà qui révolte le bon sens.

Malgré les instructions ministérielles qui interdisent de signaler le point de chute des obus, nous avions osé dire que le 6 octobre 1914 un obus était tombé à cent mètres de l’hôpital… "Cent mètres plus loin l’obus les fauche". Il biffa.

Et dans la crainte de blessés qui sous les obus refusent d’entrer à l’hôpital en se disant : "tant pis ! on nous pansera n’importe où, on ne nous pansera pas du tout" le censeur voit une critique à l’adresse du service médical !

C’est trop ! on n’est pas à ce point illettré. Nous avons trop de plaisir avec celui-ci pour souhaiter le voir changer ; mais nous insistons pour qu’à l’avenir on ne désigne plus comme censeurs que des individus sachant au moins lire, écrire et compter…

Mais l’inintelligence explique trois coupures ; elle ne les explique pas toutes.

Alors ?

Alors, vous devinez… Ce monsieur, qui a reçu sur les doigts pour avoir laissé nos deux premiers numéros intacts, se venge.

Et tandis qu’au front depuis seize mois nous accomplissons devant la mort, sans orgueil mais sans faiblesse, notre devoir de citoyen, lui, là-bas, à l’arrière, grassement installé dans son fauteuil, se délecte dans la satisfaction de sa petite rancune :

"Ah ! vous m’avez emb… Attendez donc ! je vous aurai !..."

Ce serait drôle, si, au fond, la bêtise pouvait être drôle.
Mais c’est mesquin, c’est vil, c’est bas.

Évidemment, celui-là n’a pas compris l’Épopée.

Nous savons bien que dans cet article il va couper beaucoup : n’importe ! il aura lu, et c’est un peu pour lui que j’écris ces lignes ; il aura peut-être rougi.
Et les autres sauront quand même.

Gabriel Aymé

Le Lion d’Arras, mercredi 16 février 1916. Archives départementales du Pas-de-Calais, PF 92/02.

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