Les Archives du Pas-de-Calais (Pas-de-Calais le Département) - Le 07 juin 2020 - 09h26
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Le 16 février 1916 : la guerre de siège contre les poux

Le 16 février 2016

Les conditions de vie des poilus de la Grande Guerre n’ont pas d’équivalents dans l’histoire. Leur quotidien est marqué par une réelle souffrance morale et physique car, pour survivre, ils doivent lutter contre l’ennemi mais aussi contre la malnutrition et les maladies.

Aux blessures de guerre, s’ajoutent le manque d’hygiène et de confort, la vermine, les conditions atmosphériques, la fatigue, l’insomnie et la peur.

Les pathologies liées aux conditions de vie précaires dans les tranchées donnent parfois lieu à des évacuations pour cause de maladies pulmonaires. On note aussi rapidement l'apparition d'infections spécifiques comme celles des pieds gelés, conséquence directe du contact permanent avec l'eau boueuse, pouvant déboucher sur la gangrène. À cela se greffe une hygiène corporelle déplorable, se traduisant par l'absence de toilette régulière, avec un linge inchangé pendant des semaines et la présence inévitable de parasites comme les poux et les puces.

"K. Rabin" propose au lecteur un récit assez cocasse d’un poilu confronté à cet ennemi insolite.

La guerre de siège - Les Poux

Nul n’ignore que le poilu se reconnait actuellement trois ennemis par ordre fortement décroissant : le pou, le rat, le boche. ̶ De celui-ci nous ne parlerons pas, car le temps est bien passé où le teuton inspirait des craintes, voire même des inquiétudes, aux braves de nos tranchées ; sur la gent ratière nous ne nous arrêterons pas non plus ; l’autorité médicale s’est émue, à juste titre, de la présence des rongeurs en première ligne et les instituts eux-mêmes ont tellement partagé cette légitime émotion, que déjà on peut s’écrier joyeusement :

Un chat nommé… Morticolus
Faisait des rats telle déconfiture,
Que de Beaurains jusqu’à Thélus
On n’en rencontrait presque plus.

Mais contre le pou, contre l’ennemi commun qui ne respecte pas plus la peau tannée du veilleur au poste d’écoute que le grain fin du chef dans son abri, tout, jusqu’à ce jour, est resté impuissant.

Il fut une époque, déjà bien oubliée, où la tranchée ne connaissait pas encore le détestable parasite ; mais dès nos premières incursions dans les retranchements ennemis, le boche nous laissa un souvenir, une part de lui-même : le pou. ̶ Les premiers élus pour la vie à deux furent en assez petit nombre ; de vagues démangeaisons, s’accentuant de jour en jour, devinrent à ce point énervantes, que les médecins fortement impressionnés à la vue des corps lacérés par des ongles en furie, évacuèrent pour cause d’hygiène, à la grande joie des clients.

Ce fut l’époque où les chemises à poux se vendirent très cher, les bestioles se payant un minimum de trois francs la pièce. Mais comme tous les parasites en général et comme le boche en particulier, le pou se reproduit avec une rapidité déprimante. L’invasion fut foudroyante, et depuis de longs mois, il n’en est pas un parmi nos braves qui n’ait été victime de multiples piqûres.

 

La journée est belle ; le soleil, contrairement à son habitude, laisse, à travers les brumes de l’Artois, parvenir jusqu’à nous, quelques-uns de ses rayons qui font revivre et dissipent la tristesse ; j’en profite pour parcourir tout à mon aise quelques cent mètres de tranchées, et quelle n’est pas ma stupéfaction, lorsqu’à l’entrée d’un de ces abris qui s’enfoncent bien loin sous terre, j’entrevois un de nos poilus en petite tenue, le regard fixement dirigé vers quoi ?... vers sa chemise qu’il tient dans ses mains. Je ne comprends pas, je m’avance tout doucement par crainte de troubler le brave homme et le frappant amicalement sur l’épaule :

̶ Dis donc, vieux, que fais-tu là ?

Interloqué, le malheureux essaie de rectifier la position, puis se ressaisissant, d’une voix, où perce l’étonnement

̶ Tu rigoles ! Dame, je les cherche et tu sais y en a et de gros ! Tiens ! pige-moi celui-là ; il pourrait à lui seul traîner un caisson de 75… Ah, le sal… Attends un peu !!!...

Les deux pouces se rapprochent, tel un étau ; puis un éclatement sinistre accompagné d’un malicieux sourire. J’ai compris ! Encouragé, le brave continue sa recherche minutieuse, quand soudain sa main quitte précipitamment le champ de bataille se glisse furtive, sous le pantalon, comme pour une surprise… mais le coup est raté ; c’est alors le déchaînement des cinq doigts, que dis-je, des cinq ongles se ruant sur la partie d’épiderme lâchement attaquée par le parasite ; c’est enfin le piteux résultat : une peau qui se boursouffle, s’écorche… et un pou qui s’échappe.

L’écho de ces misères intimes est enfin, après de longs mois, parvenu à nos amis de l’intérieur ; dans un beau geste de charité, quelques-uns d’entr’eux, les plus savants, se sont lancés dans des recherches ; ils ont élevé des poux et du bout de leurs délicates pinces nikelées, ils les ont plongés dans divers ingrédients, benzine, alcool camphré, phénol, etc., etc. Après de multiples triturations… le pou mourait. Le résultat était parfait. On clama aussitôt, de l’intérieur toujours : "Désormais nos chers poilus, ne souffriront plus de démangeaisons dans la tranchée".

Poilus !... je vous prends à témoin ; les faits m’évitent de me lancer dans des commentaires ; les expériences précédentes auraient demandé, semble-t-il, de ne pas être faites à bout de pinces, mais bien sur les individus eux-mêmes, en considérant un ensemble et non pas quelques cas isolés. Mais il ne faut pas demander trop à ceux qui ont déjà fait beaucoup pour vous soulager dans vos misères. Vous avez sûrement pu expérimenter mieux qu’eux et je ne vous apprendrai rien en vous donnant ces quelques conseils :

Changez-vous aussi souvent que vos loisirs vous permettront de faire des lessives efficaces ; aspergez chaque fois vos effets de désinfectant préventif (c’est là sa place). N’évitez aucune occasion, de maintenir votre peau en état de propreté parfaite, pour éviter les démangeaisons d’une part, l’infection des écorchures d’autre part et vous pourrez ainsi jouir en pleine tranquillité des quelques instants de loisir que vous laissent vos durs travaux.

Le pou anéanti, le rat décimé, vous ne tarderez pas à passer à l’étuve et à la désinfection le boche lui-même.

K. RABIN.
Pour copie conforme :
LE VIEUX.

Le Lion d’Arras, mercredi 16 février 1916. Archives départementales du Pas-de-Calais, PF 92/2.

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Vue en coupe d'un pont sous-marin.

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