Les Archives du Pas-de-Calais (Pas-de-Calais le Département) - Le 29 février 2020 - 12h05
Les informations contenues dans cette page ne sont valables avec certitude que jusqu'à cette date et heure.

Les Archives du Pas-de-Calais (Aller à l'accueil)

Pour pouvoir visualiser l'animation, vous devez télécharger le plugin Adobe Flash Player.

Flux RSS

Vous êtes dans : Archives > Découvrir > Chroniques de la Grande Guerre > À l'écoute des témoins > 1916 > Le 20 septembre 1916 : la reconstitution des villes dévastées

Le 20 septembre 1916 : la reconstitution des villes dévastées

Le 20 septembre 2016

Dans un manifeste publié dans les colonnes du Télégramme, les délégués des sociétés d’architectes des départements envahis plaident pour une reconstruction rapide, voire immédiate. Arguant qu’une reconstitution globale et planifiée paralyserait la vie et bloquerait le redémarrage de l’économie, ils ajoutent même que cette dernière coûterait plus cher à l’État.

De fait, le Pas-de-Calais est le troisième département (après le Nord et l’Aisne) le plus coûteux à reconstruire. 279 communes sont dévastées, principalement dans les arrondissements d’Arras et de Béthune. Ces destructions concernent 102 490 immeubles, chiffre auquel il faut ajouter le coût des dommages industriels. En tout, 12 milliards seront nécessaires pour relever le département.

Bien qu’ils ne connaissent pas encore la date de cessation des hostilités, le point de vue des architectes des départements envahis est défendu par des professionnels compétents et aguerris, sous la présidence de Louis-Marie Cordonnier. Architecte reconnu de la cité balnéaire d’Hardelot, il participera activement à la reconstruction, notamment à Béthune comme président de la commission d’esthétique communale et à Notre-Dame de Lorette dont il édifiera la tour-lanterne. 

La reconstitution des villes dévastées

Le 16 septembre, à la mairie du 10ième arrondissement, à Paris, a eu lieu, sous la présidence de M. Barrois-Brame, conseiller général du Nord, une réunion du Comité départemental récemment formé pour la reconstitution du Nord.

Nous pensons intéresser nos lecteurs, en leur donnant connaissance de la déclaration collective des délégués des sociétés d’architectes des départements envahis. Ce groupe est présidé par M. Louis Cordonnier, membre de l’Institut, dont la renommée est si connue dans notre région.

"Sur l’initiative de la société des architectes de la Marne, les sociétés d’architectes des départements envahis ont délégué leurs représentants à une réunion où il fut décidé de demander que ces délégués fussent entendus de la Commission mixte déjà constituée, pour y faire valoir certains arguments en faveur de la défense des intérêts des villes et villages sinistrés.

Déjà la Commission mixte s’est livrée, sur ce sujet, à des discussions approfondies et a pris des décisions qui, sans être irrévocables, peuvent avoir des conséquences considérables.

Le groupe fermé des délégués des sociétés d’architectes des départements envahis s’est, de son côté, occupé de la même question et il se plaît à rendre hommage au zèle, à l’expérience et à l’activité déployés, dans cette circonstance, par la Commission mixte.

Il ne prétend ni réparer un oubli dont elle serait coupable, ni répondre à une insuffisance dans son étude de la question.

Mais, composée de professionnels membres de sociétés d’architectes ayant pratiqué dans les pays sinistrés, ayant vécu de la vie locale, en connaissant les traditions et les habitudes en même temps que les pertes et les besoins, il lui a paru utile de soumettre à la Commission mixte les conditions qu’il juge urgentes et indispensables à la restauration des sinistres et à la résurrection de ces régions aujourd’hui si malades.

Il estime que la condition première, indispensable est de procéder le plus rapidement possible à leur sauvetage.

Les membres qui en font partie ont assisté, chacun chez eux, au drame qui s’est déroulé ; ils en ont constaté les terribles effets !

De certaines villes il ne reste rien que des murs calcinés et des ruines. La population a fui un peu partout et depuis des mois, elle attend impatiemment la délivrance pour se remettre au travail et réparer des ruines.

C’est par centaines de mille [sic] qu’on peut compter les réfugiés.

Les industriels pensent à relever leurs établissements, les commerçants à rouvrir leurs comptoirs, les ouvriers à reprendre le chemin de l’atelier, l’agriculteur à remettre la main à la charrue.

Il est facile de se faire une idée de l’immensité des intérêts en jeu, de leur importance aussi bien pour l’État lui-même, que pour les particuliers. L’intérêt particulier est le même que l’intérêt général.

Il faut qu’au plus tôt la vie reprenne et pour cela, il faut que le travail soit possible et cela sans délai, faute de voir la ruine devenir définitive.

À Lille, par exemple, 1 300 maisons sont atteintes, et les expertises ont fixé la somme des dégâts au chiffre de 130 millions ! 1 300 foyers attendent d’être rallumés. Cet exemple peut s’appliquer à tous les autres sinistres.

Or, est-il possible d’admettre que le jour où l’ennemi sera refoulé, le jour où le territoire sera débarrassé et que ces multitudes vont rentrer chez elles pour se remettre à l’œuvre, est-il possible de songer à mettre la patience des sinistrés à une nouvelle et funeste épreuve ? Est-il possible de venir leur dire :

Nous allons vous aider, nous allons faire vos villes plus belles et plus hygiéniques, nous allons en étudier la restauration suivant les règles les plus modernes, y répandre l’air et la lumière. Mais il faut attendre.

Car il faudrait attendre et attendre longtemps.

Il faut d’abord procéder à des études nouvelles, élaborer des plans nouveaux et les soumettre aux administrations.

Celles-ci les examineront, des commissions seront chargées d’en faire l’étude et de prendre des conclusions discutées en conseil. Puis, approbation, s’il n’y a pas lieu à renvoi et à nouvelle étude.

De là, le dossier passe à la Préfecture.
De la Préfecture au Ministère.
Du Ministère aux Bâtiments civils.

Puis, approbation nouvelle, ou renvoi nouveau.

Le dossier revient enfin et on se met à l’œuvre. Alors, seulement, on peut entrevoir l’expropriation.

 L’expropriation est ordonnée et on sait le temps que son accomplissement demande encore ; enquête, jury, réclamations, appel, etc… etc…

Tout cela demande des mois et des mois, sinon des années !

Et, pendant ce temps, que deviennent l’industriel, le commerçant, le cultivateur, l’ouvrier et le propriétaire ?

L’industrie est suspendue faute de matériel et d’usines ou faute de logements pour les ouvriers ! Le commerce est arrêté faute de comptoirs !

Il y a plus, l’ouvrier ne trouvant pas à s’occuper dans son pays, émigre vers d’autres régions où il puisse travailler ; le commerçant, lui aussi, va chercher ailleurs de quoi vivre.

Attendre, c’est rapporter le trouble dans la vie des travailleurs, et la ruine définitive des régions industrielles et commerçantes.

Or, rien que la région du Nord paie, à elle seule, le quatorzième des impôts de la France !

Est-il possible d’admettre que l’État acceptera de prendre une mesure qui aurait pour but de tarir les sources les plus fécondes de ses revenus ?

Est-ce possible d’admettre que les chambres de commerce, les syndicats industriels ne vont pas s’acharner contre une mesure qui aurait d’aussi terribles conséquences ?

Attendre, c’est la ruine !
Attendre, c’est l’impossible ?

Or, pour refaire des villes neuves, bouleverser les dispositions anciennes, les révolutionner pour ainsi dire, il faut attendre, et attendre longtemps !

Toutes les dispositions prises dans ce sens, tous les vœux émis dans ce but, seront impuissants devant la résistance, d’ailleurs très légitime, qu’ils vont soulever.

C’est ainsi qu’il a paru aux délégués des sociétés d’architectes des régions sinistrées, que, persister dans cette direction, c’était rendre notre influence inutile !

Ils pensent qu’il y a urgence, urgence absolue à procéder immédiatement au relèvement des ruines ; que, même en y apportant toute l’activité possible, les dommages seront déjà trop graves et qu’on y parviendra encore trop tard.

Faire vite d’abord, voilà la condition à laquelle ils attribuent la première place et la plus grande importance.

Sauver "au plus tôt" la situation, voilà le but qui doit tout d’abord et surtout être poursuivi.

Améliorer les situations anciennes, voilà ce à quoi on peut songer ensuite.

Application des alignements déjà arrêtés avant la guerre, et des conditions d’hygiène stipulées par les lois existantes.

C’est là un but qu’on peut encore atteindre sans nuire à la rapidité des travaux de restauration.

Il est bon enfin d’ajouter que l’amélioration dont il s’agit peut s’obtenir sans grande dépense. Or, à ce point de vue, la reconstruction des villes sur de nouvelles dispositions causerait encore des dépenses formidablement augmentées. Les fondations, les caves de bien des murs qui existent et qui peuvent servir encore, deviendraient inutiles, devraient être reconstruits à nouveau : d’où augmentation considérable de dépense, et de temps. Au point de vue de la voirie, il faut penser aux aqueducs, aux pentes, aux parages, qu’il faut bouleverser

Ou créer de toutes pièces ! Or, sur la quantité de sinistres, l’estimation de cette dépense supplémentaire monterait à un total véritablement effrayant. D’ailleurs, les améliorations radicales à apporter aux villes sinistrées peuvent-elles être sagement étudiées en ce moment ?

Il faut aller vite ! On n’ira jamais assez vite !

Et, c’est le moment où telle est la consigne qu’on choisirait pour se mettre à l’étude ?

Il faut des années pour préparer utilement les choses et dresser les projets.

Brême, Francfort, Cologne… et tant de villes radicalement transformées, totalement transfigurées peuvent répondre.

Ce n’est que dix ans après la guerre que les administrations se sont mises au travail.

Et chez nous, c’est après la victoire, c’est quand on aura pu juger de ses conséquences, quand l’industrie aura repris un nouvel et formidable essor, quand le commerce se sera vigoureusement épanoui comme chez toutes les nations victorieuses, c’est quand, dès lors, les besoins nouveaux se seront fait sentir, besoins actuellement inconnus, quand les fruits de cette poussée féconde se seront fait sentir, que les besoins des villes, leurs ressources, et toutes les conditions nécessaires à une refonte complète auront été bien reconnus, qu’il sera possible de se livrer à une réfection sage et plus radicale.

Les délégués signalent enfin un très grave danger. Pour beaucoup de sinistrés, la question se pose actuellement de savoir s’ils vont reconstruire. Ils hésitent à revivre au pays où ils ont tant souffert, à reprendre la vie qui, pour eux, est un douloureux souvenir ; ils pensent à émigrer.

Si les formalités imposées deviennent plus difficiles, si les conditions à remplir se font plus compliquées, s’ils rencontrent un obstacle quelconque, c’est pour eux l’occasion de renoncer définitivement à construire.

On peut entrevoir les conséquences épouvantables qui, dès lors, en résulteraient.

La situation n’est-elle donc pas déjà suffisamment menaçante pour qu’on vienne encore la compliquer ?

Notre commerce, notre industrie, notre agriculture traversent une crise capitale et si on ne fait pas vite, c’est pour eux un danger qui les ruinera à tout jamais.

Tel est le danger auquel il faut songer.

La conviction des délégués est qu’attendre dans la reconstruction des villes, c’est la ruine des régions envahies !

Dans ces conditions, le groupe des délégués des sociétés d’architectes des départements envahis est d’avis qu’il est possible de faire vite et bien :

  1. En se contentant d’appliquer les plans d’alignement légalement approuvés à l’heure actuelle, ce qui permettrait de procéder, sans aucun retard, à la reconstruction des parties détruites.
  2. En appliquant rigoureusement aux constructions à édifier les prescriptions de la loi d’hygiène du 15 février 1902 et des règlements d’administration publique (a et b) de 1904 qui en ont été la conséquence, sauf à améliorer encore ces derniers, ce qui est facile puisqu’il suffira pour cela d’une décision ministérielle.
  3. Que l’établissement des plans d’aménagement et d’extension des villes soit rendu obligatoire, mais sous la réserve que l’étude de ces plans soit faite en y mettant le temps nécessaire, en conciliant tous les intérêts, qu’ils soient privés ou généraux, et en tenant compte de la possibilité de leur mise à exécution avec la loi, encore à l’étude par le Parlement, de l’expropriation par zones.

Le Président du Groupe,
Membre de l’Institut,
L. Cordonnier.

Le Télégramme, mercredi 20 septembre 1916. Archives départementales du Pas-de-Calais, PG 9/26.

Evénements relatifs

Le 27 juillet 1915 : reconstitution du foyer dévasté

Le 27 juillet 1915 : reconstitution du foyer dévasté

La réflexion sur la manière de reconstruire les communes détruites lors du conflit commence en F...

Le 27 juillet 2015 Le 27 juillet 1915 : reconstitution du foyer dévasté
Le 15 juillet 1916 : concertation sur les abris provisoires

Le 15 juillet 1916 : concertation sur les abris provisoires

Le comité consultatif, prévu par la circulaire ministérielle du 15 juillet 1915 relative à la re...

Le 15 juillet 2016 Le 15 juillet 1916 : concertation sur les abris provisoires
Le 16 août 1916 : des pétitions pour les dommages de guerre ?

Le 16 août 1916 : des pétitions pour les dommages de guerre ?

Tout au long du conflit, des discussions animées et des projets de lois alimentent les débats pa...

Le 16 août 2016 Le 16 août 1916 : des pétitions pour les dommages de guerre ?
Le 4 juillet 1917 : reconstitution des régions dévastées

Le 4 juillet 1917 : reconstitution des régions dévastées

En parcourant les localités dévastées par l’ennemi, il m’a été donné de constater qu’un certain...

Le 4 juillet 2017 Le 4 juillet 1917 : reconstitution des régions dévastées
Le 14 août 1917 : appel des sinistrés  à une délégation locale de la reconstruction

Le 14 août 1917 : appel des sinistrés à une délégation locale de la reconstruction

Au lendemain de l’offensive du printemps 1917, l’état de destruction et la situation des populat...

Le 14 août 2017 Le 14 août 1917 : appel des sinistrés  à une délégation locale de la reconstruction
Le 26 juin 1918 : une grande entreprise de reconstruction

Le 26 juin 1918 : une grande entreprise de reconstruction

Mise en lumière d'industriels remarquables de la reconstruction d'Arras, telle la société d'entreprises de construction et de travaux publics d'Arras...

Le 26 juin 2018 Le 26 juin 1918 : une grande entreprise de reconstruction

L'Europe s'engage

archivespasdecalais.fr est cofinancé par l'Union Européenne. L'Europe s'engage en Pas-de-Calais avec le Fonds Européen de Développement Régional. (FEDER)

Vue en coupe d'un pont sous-marin.

copyright 2011 Pas-de-Calais le Département / Archives départementales | Mentions légales | Crédits