Les Archives du Pas-de-Calais (Pas-de-Calais le Département) - Le 07 juin 2020 - 08h45
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Le 3 avril 1917 : l’appel aux agriculteurs

Le 3 avril 2017

Début 1917, un appel du ministre de l’Agriculture et des principaux représentants du monde agricole encourage à la poursuite du travail d’ensemencement et à l’accroissement de la production de blé. Diffusée sous forme d’affiche dans toute la France, cette exhortation participe pleinement à la propagande nationale mise en place par le gouvernement : en redoublant d’efforts, les cultivateurs œuvrent pour la nation et s’élèvent au rang de défenseurs de la patrie. Pour cela, ils doivent planter et labourer toujours plus, afin de relancer la production agricole chancelante.

La réduction du rendement découle de nombreux facteurs : à l’occupation et à la destruction des territoires ruraux s’ajoutent la mobilisation de la main-d’œuvre agricole et la réquisition des chevaux. De plus, les difficultés d’approvisionnement en machines, en engrais et en semences sont bien réelles, du fait notamment de la crise des transports, de l’augmentation des prix et du blocus commercial engendré par la guerre sous-marine.

C’est pourquoi, le ministre de l’Agriculture Étienne Clémencel appelle à la mobilisation générale des cultivateurs. Un article de Jules Viseur paru dans La France du Nord les 2-3 avril 1917 met toutefois à mal ce vœu pieux et raille les objectifs fixés par le gouvernement, les jugeant irréalisables. La critique est d’autant plus vive qu’elle émane d’une sommité du monde agricole. Fin connaisseur de ce milieu – et tout particulièrement des spécificités des terres du Pas-de-Calais – Jules Viseur répond aux signataires de cet appel en fustigeant le manque d’expérience des bureaucrates parisiens et en proposant des expédients plus pragmatiques, comme de remplacer la culture du blé défaillante par celle de l’avoine, des pois ou des fèves.

Né en 1836 à Vis-en-Artois, Jules Viseur est propriétaire-agriculteur et vétérinaire. Mais il est surtout connu comme sénateur du Pas-de-Calais (de 1897 à 1920).

Auteur de nombreux travaux sur l’agriculture en général et sur l’économie du bétail en particulier, il multiplie les fonctions en ce domaine : il est ainsi tour à tour chef du service départemental vétérinaire, vice-président du Conseil départemental d’hygiène et de salubrité, secrétaire général de la Société de médecine vétérinaire des départements du Nord et du Pas-de-Calais et de la Société centrale d’agriculture ou encore président d’honneur du Cercle agricole du Pas-de-Calais.

Le 1er juillet 1882, il est fait chevalier de la Légion d’honneur pour services exceptionnels rendus à l’occasion des épizooties.

L’appel aux agriculteurs

Une perle… mais le moindre grain de blé ferait mieux notre affaire

"L’appel aux agriculteurs" que MM. Méline, Loubet, Viger, Gomot, Develle, David, Tisserand et Pluchet ont jeté aux quatre vents de la publicité, invitant à mettre en culture les terres abandonnées ou en friche, me rend aussi absorbé et méditant que le penseur de Rodin, œuvre géniale que je voudrais voir, – soit dit entre parenthèse, – dans la grande nef du Panthéon, frayant à son auteur le chemin des cryptes, plutôt que sur la place, qu’elle attriste, et où rien ne doit détourner les yeux de la majestueuse beauté du monument dédié aux grands hommes qu’il divinise.

Et ce qui me courbe ainsi sous le poids de la pensée, c’est de chercher comment, par quels moyens, mettre en culture et à temps, les terres abandonnées ou en friche, sans le secours des deux millions de Français et de Françaises – sur les cinq millions de mobilisés aux tranchées ou aux armements – qui s’y occupaient précédemment ; sans l’outillage spécial devant remplacer les chevaux que la guerre a pris comme les hommes ; sans les semences et les engrais à portée et en quantité suffisante ; ici, sur un territoire, que la mer baigne sur tout un côté, où [j’]y habite, les bombes et les ruines m’ayant chassé de mon cher Arras, il restera plus de cent hectares incultes, n’ayant pu être labourés !

Il est pourtant persuasif et bien éloquent "l’appel aux agriculteurs".

Hélas, ce n’est pas d’éloquence, parlée ou écrite, que nous avons disette. Elle source au contraire, de partout, enfle le Parlement, ce champ de courses aux portefeuilles, dit-on, mais tout de même avant-garde de nos libertés et école du bien, moins peut-être par amour du bien en soi, que par la libre critique qu’on y fait du mal. L’agriculture aussi déborde de paroles spécialement à la ville, et rien ne semble y porter plus que de l’avoir apprise dans le poème des Géorgiques, dans les banquets agricoles, et surtout par un séjour, rue de Varennes, au charmant hôtel de la Pompadour, évocateur d’embarquements pour Cythère, de suggestives pastorales et où des iroquois d’esthétique ont outrageusement appendu – salle d’attente des réceptions ministérielles – un immense attelage de bœufs géants, qu’il faudrait regarder à vingt mètres de recul, pour n’en être plus effrayé.

"Semez du blé, plantez des pommes de terre", disent nos agronomes virgiliens retraités du geste, et en repli sur le verbe. Hommes sages vous méritez toutes les sympathies pour l’excellence de vos intentions. Votre prévoyance est bien un peu tardive, [censure] les temps d’avoir vu, après plus de trente mois de guerre, étant par-delà accomplis, mais en cela, vous ne vous êtes pas écartés de la règle tracée par nos sous-divinités admirativement rangées autour du dieu Terme, soyez donc aussi loués de votre volontaire et indulgent silence sur ce qui a été fait, de vos conseils sur ce qu’il conviendrait de faire, à ceux, très rares, qui l’ignoraient encore et, n’en restât-il qu’un, votre peine n’aurait pas été stérile.

Vivant loin des champs, autres que les champs élysées, vous avez pu vous créer des illusions, oublié que le plus bel air de flûte, fut-il de Pan lui-même, serait sans effet pour ouvrir un sillon, et sans ensemencement faire surgir une moisson. Je m’étonne seulement que M. Pluchet, de la ferme des Trappes, ne vous ait pas dit que vos recommandations, les siennes, avaient depuis longtemps pénétré le monde rural ; qu’on n’y attendait que les moyens de les réaliser : j’excuse d’ailleurs M. Pluchet, avec d’autant plus de raison, qu’il m’arrive pareillement de bourdonner et de croire que je tire le char de l’ornière.

Il avait suffi, à nos paysans indéracinés, d’avoir vu depuis deux ans nos récoltes réduites à la moitié de nos besoins par la pénurie de la main-d’œuvre et l’invasion de dix de nos départements les plus productifs ; la raréfaction des substances alimentaires sur les marchés ; la cherté de la vie en progression continue, pour sentir l’urgente nécessité d’accroître la production. Tous y voulaient concourir, mais il manquait, aux uns, des instruments et les moteurs pour l’opération primordiale des labours préparatoires à la mise en culture ; aux autres, les semences et les engrais, toutes choses dont ils avaient un bien plus pressant besoin que d’exhortations et de prières.

Des blés, pour remplacer ceux que des froids intenses ont fait périr et étendre les emblavures, d’où les faire venir promptement, avec la crise des transports ? On a signalé élogieusement le manitoba [note 1], à semer tard,  mûrissant tôt ; il a réussi à entière satisfaction – des hommes autorisés l’affirment – mais peut-être dans un milieu plus tempéré que ne l’est notre région du Nord. On ignore au surplus en quelle quantité, à quel prix et avec quelle garantie d’authenticité il est offert. Importé ces années dernières, à titre d’essai, dans l’Artois, il a plutôt fléchi par rapport aux autres variétés indigènes de printemps, et il n’en a fait oublier aucune. Faut-il ajouter que sous notre climat, le mois de mars passé, on court le risque, à semer du blé, d’une maigre récolte, paille et grain, tandis que, dans des conditions normales, elle est à plein rendement avec de l’orge chevalier ou de l’avoine, pouvant au besoin entrer dans la consommation humaine. C’est ce qui se fera encore ce printemps, malgré les primes offertes au blé.

Le blé écarté par des nécessités diverses, on lui substitue donc l’avoine de préférence ; mais deux légumineuses, la fève et le pois, se recommandent aussi pour y faire suite. Elles sont de temps immémorial en grande faveur dans le Pas-de-Calais ; on les y sème simultanément ; la tige rigide de la fève offre le soutien aux pousses grimpantes du pois et, ensemble, donnent une abondante récolte, sous le nom de warats, une merveilleuse nourriture qui transforme les animaux en quelque sorte à vue d’œil et doit être distribuée modérément en raison même de sa puissance. Les graines, fèves et pois, réputées presque l’équivalent de la viande tiennent une grande place dans l’alimentation de l’homme ; et il ne sera peut-être pas sans intérêt de rappeler que la fève peut entrer dans la fabrication du pain, comme j’en ai été témoin, en 1847, année de famine, prélude de révolution, qui vit le blé à 55 et 60 francs le quintal.

Si le blé est la base de nos ressources alimentaires, la pomme de terre en est le couronnement. Indépendamment de ses préparations culinaires multiples, il était jadis assez d’usage, dans les fermes de l’Artois, de l’incorporer au pain pour lui donner plus de souplesse, parce que, fait pour la semaine, avec des blés, dits de St-Pol, demi-durs, riches en gluten, il avait tendance à durcir lui-même. On se dispute en ce moment le précieux tubercule pour s’en nourrir de suite ou pour le planter, et je vois des gens qui courent, de villages à autre, pour combler les vides faits par la gelée à leurs réserves de plants, et qui rentrent maugréant, les mains vides.

Adressez-vous plutôt à Paris leur ai-je dit, à M. l’Intendant chargé d’assembler puis de disperser les pommes de terre selon les besoins. Il est trop loin, m’ont-ils répondu, il ne nous entendrait pas : on dit d’ailleurs que la marchandise se cache, ou fuit à son approche. C’est plus près de nous, au service agricole de chaque arrondissement, que nous voudrions connaître l’aide pour la juger dans ses promesses et dans ses effets.

Mais, à défaut de pommes de terre, dont la spéculation s’est emparée et que d’incohérentes mesures de taxation ne désarmeront pas, il importe de faire un pressant appel pour que l’on sème du rutabaga – tout le mois de mai s’y prêtera, – sur les terres dont la mise en culture aura été retardée. La semence coûte peu, la levée est certaine, sa végétation vigoureuse annonçant des rendements de 35 à 40 mille kilos et plus à l’hectare, d’un aliment qui a fait ses preuves, sur l’homme aussi bien que sur les animaux, et assurant une énorme ressource pour toute la durée de l’hiver. Et pour m’en faire le bon apôtre, j’ai mis gratuitement à la disposition d’ouvriers, un terrain que je tiens à bail, puis un autre d’environ deux mille mètres carrés, au centre de la localité, pour y faire du jardinage et des semis de rutabaga.

"La vie est chère" elle le sera bien plus l’an prochain ! La guerre ne nous aura épargné aucune souffrance et la paix marquera une crise européenne de l’alimentation, accompagnée d’émeutes de la faim qui nous réjouissent, chez nos ennemis – tant leurs atrocités et barbaries ont désemparé nos âmes – parce qu’ils sont cause de ces calamités. Nous échapperons aux affres de la faim si nos efforts répondent aux espérances ; si nos riches colonies, l’Algérie, le Maroc en particulier, qui furent les greniers de l’ancienne Rome, nous apportent le secours que nous sommes en droit d’en attendre et que leurs gouverneurs, disposant de pouvoirs et de crédits presque illimités, ont dû y préparer.

Et pour plus de sûreté, arrêtons les gaspillages de tous genres qui dénoncent l’impéritie ou la complicité que des sanctions ne frappent qu’exceptionnellement. Il est temps de tirer de notre sol, de nos industries, tout le rendement utile et puisque c’est surtout de vivres qu’il est ici question, de porter d’urgence à 85 p. 100, le taux d’extraction de la farine du blé, et qu’il n’en soit absolument distrait qu’une très mince pellicule impalpable et inerte. J’arrête là mon bourdonnement.

J. Viseur,
Sénateur, président d’honneur du Cercle agricole du Pas-de-Calais

La France du Nord, lundi 2-mardi 3 avril 1917. Archives départementales du Pas-de-Calais, PG 16/96.

 

Notes

[note 1] Le manitoba est une variété de blé très répandue en Amérique sous le nom de Red Fife. Aussi appelé blé de printemps, il est originaire de Galicie. En France, il ne semble avoir été utilisé que durant la guerre de 1914-1918. En 1916, le ministre de l’Agriculture invite effectivement les directeurs des services agricoles départementaux à encourager son utilisation auprès des cultivateurs.

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