Les Archives du Pas-de-Calais (Pas-de-Calais le Département) - Le 05 avril 2020 - 21h01
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L'affaire Godry Œuvre de fiction produite dans le cadre de l'option Littérature et société

Publié par Quentin Deverrewaere, Clément Périn et Nathan Roche, élèves de seconde au lycée Guy-Mollet d'Arras

On entendait des pas lourds et pesants sur le plancher du couloir du tribunal. Deux policiers en uniforme escortaient un homme à l’air hagard. Il portait de gros sabots noirs, un pantalon plein de suie et une chemise déchirée qui fut autrefois blanche. La moitié de son visage était brûlé, son œil gauche était fermé. Un large pansement en coton était collé à son cou. Les hommes ne parlaient pas, on ne les entendait même pas respirer. Seuls les claquements des sabots de l’homme résonnaient, comme un clocher qui annonce l’heure de la fin. Cependant, par la fenêtre, on entendait les rires d’un couple amoureux, deux jeunes adolescents assis dans le parc attenant au tribunal. L’homme les regarda en passant, et une larme monta au coin de son œil. Lui aussi, autrefois, avait ri, comme eux, sur ce banc.

Deux ans auparavant, il célébrait le 14 juillet avec ses amis dans ce même parc, quand une jeune femme passa près de lui. Ils se regardèrent et tombèrent immédiatement amoureux. Ils restèrent ensemble jusqu’au matin, seuls, longtemps après que tout le monde soit rentré chez soi, fatigué. Alors qu’ils riaient, assis sur le banc, elle se leva, lui embrassa le front, et partit. Il lui demanda son nom, mais la seule réponse qu’il obtint fut un sourire malicieux, et un baiser envolé. Puis elle se mit à courir, et Louis se leva précipitamment pour la suivre. À peine fut-elle sortie du parc qu’il l’avait perdue. Il se rua dans les ruelles à sa recherche, en riant ; mais, quand il se rendit compte qu’elle était partie, son comportement changea, son visage devint écarlate, et il hurla des injures. Il rentra chez lui dans cet état de nervosité extrême. En croisant son reflet dans le miroir de sa chambre, il lui donna un violent coup de poing. Le sang jaillit immédiatement des petites plaies causées par le verre. Il arracha son drap du lit, et enveloppa sa main dans le tissu, en criant de douleur. Après quelques instants, il enleva le drap, et tenta d’extraire les morceaux de verre.

Le lendemain, il mit des gants pour cacher les plaies et retourna au parc dans l'espoir de revoir la jeune fille. Il n'eut pas à attendre longtemps : alors qu'il était assis sur le banc et qu'il repensait à la veille, il la vit arriver dans une longue robe rose claire qui flottait au gré du vent. Elle avait assemblé ses cheveux en une petite natte qui lui tombait sur l'épaule et y avait glissé de petites fleurs blanches. Elle le chercha un instant du regard et, une fois qu'elle le vit, elle marcha précipitamment vers lui, les joues aussi roses que sa robe et un large sourire sur le visage. D'abord, Louis sourit aussi, heureux de la voir, puis son sourire s'effaça :

– Pourquoi t'es partie, hier ? dit-il en guise de bonjour.
– Oh, c'était pour rire ! répondit-elle d'un air amusé. Désolée si cela t'a vexé, je voulais pas te faire de mal.

Louis resta silencieux un instant, puis son visage se transforma : il rougit, afficha un grand sourire et la regarda avec des yeux pétillants.

– Je suis content de te revoir ! dit-il en la prenant dans ses bras.

Ils passèrent la journée ensemble, encore une fois, et Louis apprit que la jeune fille s'appelait Adrienne Caudron. La nuit tombée, alors qu'elle lui annonça devoir rentrer, il la supplia pour qu'elle vienne chez lui. Elle fut d'abord réticente, mais finit par accepter. Ils coururent main dans la main jusqu'à l'appartement de Louis, et il le lui fit visiter. Au moment d'arriver dans la chambre, il lui dit de patienter et alla cacher ce qui restait du miroir dans son armoire ; puis il la fit entrer. Elle s'assit sur le lit, et il la rejoint. Ils passèrent la nuit ensemble mais dormirent peu.

À partir de ce moment, ils se donnèrent rendez-vous presque tous les jours. Ils passaient leurs journées et leurs nuits ensemble. Bientôt, Adrienne vint habiter chez Louis.
Les premières semaines se passèrent à merveille : c'était un couple aimant, heureux et modèle. Louis était un homme attentionné, il rentrait toujours avec un bouquet de fleurs à la main. Adrienne se faisait belle pour lui, lui préparait de bons petits plats.
Louis trouva bientôt un travail à la mine, et moins de temps pour sa fiancée. Néanmoins, le couple tenait le coup, elle continuait de lui cuisiner de bonnes choses, il lui ramenait toujours des bouquets, mais ils le faisaient avec moins d'entrain.

Un jour, cependant, Louis rentra sans bouquet, mais avec les mains dans le dos. Son visage était rouge, et il avait un grand sourire.

– Adrienne, ma chérie, viens, s'il te plaît, dit-il. J'ai quelque chose pour toi, enfin, pour nous.

Adrienne, surprise et curieuse, lâcha sa louche et s'essuya les mains sur son tablier en venant à son amant. Celui-ci posa un genou sur le sol, et ouvrit une petite boîte de bois. A l'intérieur, un anneau doré brillait dans l'écrin de coton.

– Adrienne, tu es le seul amour que j'ai jamais eu. Je n'aime que toi, tu es celle avec qui je veux passer ma vie. Adrienne, veux-tu me faire l'honneur de m'épouser ?

La jeune femme le regarda dans les yeux, émue et heureuse, et hurla un "Oui !" qu'on entendit dans tout le quartier. Il lui passa la bague au doigt, et ils s'enlacèrent.

Adrienne voyait les choses en grand : une belle robe en soie blanche avec une longue traîne, des pétales blancs partout sur le sol, des colombes, et un voyage à la mer, au Touquet, où une de ses anciennes amies habitait, et qu’elle voulait revoir pour lui annoncer la nouvelle. Oh ! La mer ! Elle n'y était jamais allée et en rêvait depuis toujours. Mais elle oublia bientôt ses projets : avec son petit salaire de mineur, Louis pouvait à peine acheter de quoi nourrir le couple ; alors, ils auraient un mariage simple, elle aurait une tenue simple, il n'y aurait ni fleurs, ni oiseaux, ni mer.

Les noces furent calmes, personne ne s’était vraiment amusé. Le couple rencontra les familles de chacun des conjoints avec joie mais découvrirent qu’elles étaient plutôt réticentes à leur union : les parents en particulier étaient déçus de ne pas avoir étaient mis au courant de leur amour auparavant. Ils ne firent rien cependant pour empêcher leur mariage. Ils respectaient leur choix même s’il n’était pas le leur. Il n’y eut pas de voyage de noces, mais le couple pouvait vivre ensemble avec le consentement de presque tout le monde. Comble du bonheur, Adrienne tomba même enceinte.

Cependant, le couple parfait devint vite un couple violent.
Un jour, alors qu’elle cuisinait, Adrienne fit goûter à Louis la soupe qu’elle préparait. Il semblerait qu’elle n’ait pas assez soufflé sur le liquide brûlant, car la langue du pauvre homme se constella de petites plaques douloureuses qu’il garda quelques jours. Il jeta la cuillère dans l’évier sale et frappa Adrienne en l’accusant de l’avoir brûlé volontairement. Cependant, ce n’était pas le genre de femmes qui se laissent faire : elle attrapa une casserole et lui en donna un grand coup dans le dos. Il s’écroula, se retourna face à sa femme qui tenait des deux mains le manche de l’ustensile. Il se leva, l’insulta et s’enferma dans leur chambre.

Cette dispute devait être la première d’une longue suite… Bientôt, les querelles se multiplièrent, à l’instar de leur violence, et toujours pour des choses quelconques, telles que du ménage mal fait, de la mauvaise cuisine, des paroles en l’air, etc. Ils ne parlaient plus, ils criaient, ce qui empêchait toute communication.

Un jour, Louis parut distrait par quelque chose. Cela perturba quelque peu Adrienne, qui le questionna :

– Mais qu’est-ce qui t’arrive ces temps-ci ? Je sens que quelque chose ne va pas.
– Rien. Je vais bien.
– Ah bon ?
– Ben oui, occupe-toi de tes affaires.

Adrienne, bien sûr, n’en croyait pas un mot. Elle le regarda dédaigneusement pendant un moment, après quoi il se décida à lui avouer ses craintes :

– Y a que moi, hein ?
– Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ?
– Y a pas d’autre homme, tu fais rien avec quelqu’un d’autre que moi ?
– Tu me demandes si je te trompe ? À moi ? Eh bien, vive la confiance. Mon pauvre ami, tu finiras seul.
– Tu sais bien que je te demande pas ça pour rien. Je t’ai vue avec un grand jeune gars, l’autre jour.
– On s’est vus une fois, il m’a parlé à l’estaminet et on a passé quelques minutes ensemble. On peut pas dire que ce soit une tromperie, sauf si tu considères que je n’ai même pas le droit de parler à un homme.
– Bien sûr que tu peux leur parler, mais j’espère que tu ne fais rien d’autre.
– Quoi ? Et quand tu parles aux autres femmes, moi je dis rien, par contre toi, tu te permets de hausser le ton ! Et c’est injustifié, en plus !

Cette discussion, qui se termina par des coups, n’apaisa pas les craintes de Louis. Au contraire, les disputes devinrent quotidiennes et d’une immense violence. Un jour, lors d’une de leurs horribles querelles, Adrienne, excédée, même hors d’elle, à bout de nerfs, sortit de son tablier un flacon de vitriol, et vida la moitié du liquide sur le visage de son compagnon. Le liquide lui brûla une grande partie de la joue gauche et des commissures des lèvres. Sous l’effet de la douleur, Louis recula en hurlant des injures. Adrienne rangea son flacon dans son tablier, lança un "Au revoir, Louis", et quitta leur appartement au-dessus de l’estaminet pour partir en courant en direction de la maison d’une de ses connaissances. Les larmes perlaient d’elles-mêmes sur les brûlures de Louis.

Les jours passèrent. Les deux amants n’avaient aucune nouvelle l’un de l’autre. Un après-midi, la douleur et la colère étant apaisées, Adrienne décida de lui rendre visite. Quand elle arriva dans l’appartement conjugal, elle sursauta en voyant un Louis à l’air fatigué ; il ne s’était pas rasé depuis bien longtemps et il avait les traits du visage tirés. On aurait cru qu’il avait vieilli de vingt ans en seulement quelques jours. Leurs regards se croisèrent, et aussitôt, irrémédiablement, un brutal sentiment de haine et de vengeance s’empara de lui. Il la toisa, se leva de la chaise sur laquelle il s’était vautré et s’en saisit. Il la brandit et assomma sa femme d’un violent coup sur la tête. Elle tomba, inconsciente. Il la considéra un instant, puis alla chercher une demi-douzaine de bouteilles de bière qu’il vida sur le corps d’Adrienne. Il s’assit, un rictus sur le visage, sortit une allumette dont il enflamma le bout et la jeta sur la jeune femme. Quand les flammes commencèrent à se propager, Adrienne se réveilla et hurla à la mort. Elle fut immédiatement entendue par un habitué de l’estaminet qui accourut dans leur appartement, à temps. Louis n’avait pas bougé.

Le procès eut rapidement lieu, et Louis fut évidemment condamné, à un an de prison.
Il purgea sa peine dans le calme, et sans regretter ses gestes. Il eut vent de l’accouchement d’Adrienne. C’était un garçon, elle l’avait appelé Jean.

Dès sa sortie de prison, Louis chercha à voir son enfant. Adrienne ne lui parlait plus elle-même, elle envoyait toujours ses amis lorsqu’elle avait quelque chose à lui dire. Il lui demanda par le biais de ces fameux amis de tenter de convaincre Adrienne. Mais celle-ci refusait toujours. Les jours devinrent des semaines, puis des mois.

Louis n’avait toujours pas vu son fils. Tous les jours, il pensait à lui. Il se demandait comment était le petit Jean, s’il avait ses yeux, son nez… Il pleurait, souvent, et s’en voulait de n’avoir pas été là dès la naissance du bébé. Finalement, c’était son fils sans vraiment l’être, car ils ne se connaissaient même pas. Il se demandait s’il manquait autant au petit que celui-ci lui manquait.
Au fur et à mesure, sa tristesse devint de la rancœur. Il en voulait à Adrienne de ne pas le laisser voir le petit. Et puis pourquoi c’était elle qui le voyait ? Qui le gardait avec elle ? Pourquoi pas lui ? Il se sentait tout à fait capable de l’éduquer. Mais elle ne pouvait pas savoir, elle n’avait jamais souffert autant que lui. Jusque là.

Louis savait exactement ce qu’il voulait faire. Il s’arrangea avec une connaissance pour apprendre où son épouse vivait. Et comme elle passait de maison d’amis en maison d’amis, cela ne fut pas facile. Mais Louis sut, finalement, et il alla lui rendre une visite amicale.

Quand elle ouvrit la porte, Adrienne la referma aussitôt. Mais Louis avait vu le bébé dans ses bras, qui l’avait regardé de ses grands yeux verts, et sa haine se fit encore plus violente. Il rouvrit la porte. Adrienne était appuyée contre le mur, et tenait l’enfant dans ses bras protecteurs. Louis la regarda d’un air triste, et la pria de revenir vivre avec lui. Il lui assura qu’il avait changé, et qu’il l’aimait. Adrienne refusa, en pleurant. Alors Louis lui dit que ce n’était pas grave. Il lui dit simplement vouloir voir Jean un samedi par mois. Adrienne, surprise qu’il n’insiste pas, accepta, jugeant le compromis réalisable. Louis l’invita à aller boire un verre dans l’estaminet, et elle acquiesça, à condition que Jean reste avec l’amie chez qui elle vivait. Louis lui dit, cependant, de le prendre, car c’était un samedi, et qu’il devait l’avoir avec lui, c’était l’accord.

Tous les trois partirent donc pour l’estaminet. Jean ne quittait pas son père des yeux, et lui souriait de temps en temps. Quand ils arrivèrent, Louis s’assit à une table avec son fils et demanda à Adrienne d’aller commander des boissons pendant qu’il installait le petit sur sa chaise. Elle accepta, prudemment, en lançant un dernier regard au petit en allant jusqu’au bar. Louis embrassa l’enfant, le posa sur la table en lui chuchotant de ne pas bouger. Il se leva, sortit un revolver et s’approcha de son ex-femme. Elle se retourna, et les coups de feu retentirent. Le cadavre d’Adrienne s’écroula sur le sol. Louis porta l’arme à son cou, se retourna vers son enfant qui le regardait sans comprendre. Il lui hurla son amour, et tira deux coups de feu. Son corps tomba sur le cadavre.

Quelques jours plus tard, on entendait les pas lourds et pesants de Louis sur le plancher du couloir du tribunal. Les balles qu’il s’était tirées ne l’avaient que blessé : il n’avait pas assez bien visé. Il ignorait les deux policiers qui l’escortaient. Il regardait les gros sabots noirs qu’ils lui avaient forcé de mettre, un pantalon plein de suie et une chemise déchirée qui était couverte du sang séché de sa femme mêlé au sien. Les cicatrices de son visage brûlé s’étaient rouvertes, et allongées, son œil gauche était maintenant tout le temps fermé. Un large pansement en coton était collé à son cou, là où les balles l’avaient touché. Il regarda par la fenêtre et vit un couple de deux adolescents qui riaient et s’embrassaient sur le banc où il avait passé tant de temps avec Adrienne. Il détourna les yeux, secoua la tête et attendit devant les portes de la salle du tribunal de devoir entrer. Ce moment arriva bientôt, et il pénétra dans la pièce où l’attendaient quelques dizaines de personnes.

Le juge parla :

– Godry Louis ici présent, né le 8 avril 1874 à Auchel, vous êtes accusé de l’homicide volontaire prémédité de votre compagne Caudron Adrienne.

Tous ceux qui étaient présents le savaient, bien sûr. Certains pleuraient, certains le regardaient d’un air dédaigneux.
Il fut bientôt temps pour lui de plaider. Il avait refusé la présence d’un avocat, qu’il savait inutile.

– Je plaide coupable.

Le reste du procès ne fut qu’un ensemble flou de paroles inutiles. Louis n’écoutait pas, il pensait simplement à Jean. Il détestait tout le reste, seul Jean était important.

Il ne pleura pas, ne protesta pas, ne fit rien à part se lever et suivre les policiers quand une voix déclara : "Coupable".

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Vue en coupe d'un pont sous-marin.

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