Archives - Pas-de-Calais le Département
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Le 17 décembre 1915 : rapport sur l’occupation de Billy-Montigny

Les archives conservent plusieurs rapports sur les villes occupées durant la guerre (sous la cote 11 R 857). Ceux-ci sont établis, soit par des civils évacués interrogés par les autorités lors de leur arrivée en zone libre, soit par les maires ou commissaires au lendemain de la libération de leurs communes.

Ces rapports, fort intéressants, nous renseignent précisément sur les conditions de vie et sur l’état d’esprit de la population.

Occupée dès octobre 1914 comme d’autres cités du bassin minier, Billy-Montigny reste aux mains allemandes durant une grande partie de la guerre. L’implantation de mines sur son territoire la rend particulièrement attractive pour l’économie de guerre et, à la lecture de ce rapport, il ressort que tout est prétexte pour rançonner et dépouiller les habitants impuissants.

 La reprise des combats au printemps 1917 – et notamment autour de la troisième bataille d’Artois – poussera les Allemands à évacuer les civils face à l’inquiétante progression britannique.

Thématiques abordées dans ce rapport :

Renseignements sur Billy-Montigny à la date du 17 décembre 1915

Réquisitions allemandes

Les Allemands ont tout réquisitionné : bestiaux et véhicules de tous genres. La Cie des Mines de Courrières ne possède plus aucune voiture, même de luxe.

Les fermiers ou commerçants ayant besoin d’un cheval pour leurs travaux en ont adressé la demande à la Kommandature [sic] allemande.

L’autorité consentit à leur vendre un cheval réformé, mais lors du paiement elle ne permit pas à l’acheteur d’user des bons de réquisition qu’elle avait remis. Pour avoir un cheval il fallait payer comptant. Et quand ces chevaux qui ont été bien soignés par les fermiers ou commerçants passent à la revue, l’autorité allemande les réquisitionne à nouveau si elle les juge bon pour le service. Alors nouveau bon, nouvel achat.

Les Allemands réquisitionnent tout ce dont ils ont besoin, c’est surtout la Kommandature qui fait ces réquisitions car le soldat n’a pas le droit de faire des réquisitions, sauf cependant le cas où il en use tout de même. Vin, lits, literies, foyers, vaisselles, argenteries, flanelles, draps, couvertures, œufs, un peu de tout.

Ces réquisitions sont faites à l’autorité civile qui doit les procurer ou indiquer les maisons susceptibles de fournir.

Situation financière de la commune

La commune a fait des émissions pour payer les femmes des mobilisés.

Les fonctionnaires reçoivent des acomptes sur leur traitement.

Les femmes d’évacués ont 14 francs par mois et le pain gratis, pouvant être augmentés nombre d’enfants et secours Cie et Com.

Les indigents ont le pain gratuit.

Les vieillards et familles nombreuses reçoivent également des acomptes.

Les femmes d’évacués, les jeunes filles indigentes, travaillent pour les Allemands dans les champs ou à la Croix Rouge une semaine sur deux.

Les hommes réquisitionnés pour divers travaux (voirie, entretien du cimetière, charriage de cendres) reçoivent 2 f 50. Mais tout ce personnel au service des Allemands est payé par la commune.

Chauffage de l’armée allemande

La mine est allemande et le charbon appartient aux Allemands, mais la commune est obligée d’acheter aux Allemands même le charbon nécessaire aux officiers et aux soldats.

Ravitaillement

Nous avons reçu d’Amérique les vivres suivants : farine, riz, lard, saindoux, lentilles, sucre cristallisé, haricots.

Le Comité de ce ravitaillement est à Carvin et c’est là qu’une fois ou deux par semaine les ravitailleurs vont chercher la farine nécessaire et les autres vivres qu’il faut commander à l’avance en détaillant les quantités.

Pain [et autres denrées alimentaires]

Chaque personne a droit à un pain de 5 livres (environ) par semaine.

Ce pain se paie présentement 0 f 95 par les habitants à la boulangerie.

La farine qui est achetée par la commune coûte 40 f 50 à 40 f 75, non compris les frais pour le ravitaillement.

Les Allemands laissent disposer du chariot nécessaire à ce ravitaillement et le ravitaillement bénéficie d’un laissez-passer de 6 h matin à 10 h soir.

Voici le prix des autres denrées :

  • riz 0 f 80 la livre,
  • lentilles 0 f 70 le litre,
  • haricots 0 f 70 le litre,
  • lard 2 f 75 le kilo,
  • saindoux 0 f 90 la livre,
  • beurre 4 f 00 la livre,
  • huile à manger 9 à 10 frs le litre,
  • pommes 0 f 80 le kilo,
  • poires 1 f le kilo,
  • café 2 f 50 à 2 f 60 la livre,
  • pommes de terre 30 frs,
  • pétrole 4 f 50 le litre,
  • fromage Maroille 2 f 00,
  • macaroni 1 f 50 la livre,
  • viande 2 à 3 frs la livre quand elle existe,
  • harengs-saur 0,40 la pièce,
  • savon noir 2 f 25 à 2 f 50 la livre,
  • bougies 0,30, 0,35, 0,40 pièce,
  • pétrole 4 f 50 le litre ; en ce moment le pétrole n’existe plus.

Il n’y a plus de lait.

Au 17 décembre, la commune disposait encore de 7 000 kilos de riz. Pour le ravitaillement d’autres marchandises, les commerçants vont à Douai 2 fois par semaine (à tour de rôle, munis d’un laissez-passer et accompagnés d’un soldat). Ces commerçants paient une patente à la commune de 60 à 80 frs par an, et une taxe de 0,50 aux Allemands pour le laissez-passer.

Pour ce ravitaillement nos pauvres commerçants disposent de vieilles voitures qu’ils ont arrangées eux-mêmes, de chevaux réformés qu’ils ont achetés et surtout de baudets. Mais tout cela aussi est à la disposition de l’Allemand en dehors des jours de ravitaillement.

Le jour où l’Allemand réquisitionne le baudet et la voiture il faut les prêter.

Ce ravitaillement à Douai se fait le mardi et samedi.

Ce jour-là, les commerçants qui ont obtenu leur laissez-passer la veille doivent se rendre en face de la Kommandature à 6 heures du matin (avec leur voiture bien entendu) et le convoi n’a le droit de démarrer que lorsque tout le monde est présent. Pauvres convois de baudets et de bagnolles…

Maintenant, les commerçants, qui sont surtout des commerçantes, ont une légère surprise. Avant le départ elles sont appelées au bureau et alors ouvrant une porte un secrétaire les fait entrer dans une pièce ; on les fouille sérieusement et ces messieurs s’accaparent de l’or qu’ils remplacent par des bons communaux.

Les commerçants qui achèteraient des alcools seraient punis d’une amende ou de prison et le Maire est considéré comme responsable. C’est toujours question de rançons.

Occupation des mines

Les mines sont allemandes et dirigées par un ingénieur en chef allemand. Les fosses n° 2 et 7 et 9 des mines de Courrières fonctionnent. Les ingénieurs et employés restés là-bas se rendent à leur bureau comme d’habitude. Au service des Allemands ils sont payés par Monsieur LAVAURS, directeur des mines de Courrières, par des bons d’émission des mines de Courrières.

Les femmes des mineurs bénéficient encore de leur charbon mais Monsieur le directeur des mines de Courrières doit payer ce charbon.

Si le civil veut se procurer du charbon, il doit se présenter à la mine avec un bon de réquisition de la Mairie indiquant la quantité qu’il désire. Le charbon se payait en dernier lieu 2 f 50 le quintal, mais il vient d’être augmenté.

Faits divers

Les habitants ont été vaccinés 2 fois contre le typhus par les Allemands.

Les Allemands ont fait ramasser par les garçons qui fréquentaient l’école toutes les boîtes de conserves qui traînaient dans les champs, sur les tas d’ordure (partout). Ils ramassent eux-mêmes tout ce qui est en fer, en cuivre, tous les bois. Rien n’est épargné.

Affaire de mai 1915

Un Allemand embusqué dans un fossé a tué à bout portant un Algérien qui était fait prisonnier. Immédiatement d’autres soldats ont fait un trou ils ont jeté l’Algérien qu’ils ont recouvert de terre et de fumier. LE SOLDAT N’ÉTAIT PAS ENCORE MORT, LA TERRE SE SOULEVAIT. Quelle agonie pour lui et quelle angoisse pour les civils.

Monsieur le Maire fit toutes les démarches et obtint enfin de faire déterrer ce mort pour l’enterrer décemment au cimetière. Ce soldat repose maintenant dans un cercueil et une collecte fut faite pour lui offrir une couronne.

Le soldat qui avait frappé a été arrêté et puni mais sans doute légèrement.

ON TROUVE LÀ UNE FOIS DE PLUS TOUS LES RAFFINEMENTS DE LA KULTURE ALLEMANDE.

Moralité

Un contrôle médical est établi par les Allemands pour les femmes de mauvaise vie. Quand un soldat est reconnu malade il est obligé d’indiquer la femme qu’il fréquente. Cette femme passe au contrôle et pour peu qu’elle soit douteuse elle est envoyée à l’hôpital de Douai (Château Gayant) et la commune est obligée de payer 1 fr ou 1 fr 25 par jour jusqu’à sa guérison.

Quand des civils jaloux (on le serait à moins) ou des Allemands jaloux dénoncent certaines femmes recevant des soldats, celles-ci sont surveillées discrètement par la gendarmerie allemande et si le fait est avéré elles sont soumises au contrôle, 2 fois par semaine ou arrêtées et libérées moyennant une amende.

Réquisition des farines après l’invasion

Les Allemands réquisitionnèrent les farines blanches de notre pays contre des bons qu’ils remirent aux boulangers. Alors, pour que la population ne soit pas sans pain, ils rendirent de la farine allemande qu’il fallut payer 70 francs le balle.

Les hommes doivent répondre à l’appel 2 fois par semaine.

Le commissaire de Billy-Montigny, Monsieur le docteur LEMAITRE d’Hénin-Liétard, le docteur intérimaire de Billy-Montigny sont prisonniers sur parole à Douai. Ils vivent là à leurs frais.

Monsieur PRUVOST-BARTIER d’Hénin-Liétard est mort.

Transmis à Monsieur le Préfet à titre documentaire.
Béthune, le 29/01/1916,

Le sous-préfet,
A. Bonnefoy-Sibour

Archives départementales du Pas-de-Calais, 11 R 857.

  • Le 17 décembre 2015 à 00h
Aquarelle couleur montrant une ville industrielle au lointain avec panaches de fumée.

Billy-Montigny. Peinture montée sur carton (illustration) de Max Gehlsen : aquarelle, en coul., rehauts de gouache, 31 décembre 1915. Archives départementales du Pas-de-Calais, 47 Fi 126.