Archives - Pas-de-Calais le Département
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Fermeture au public

Le déménagement des Archives départementales du Pas-de-Calais débute le 1er septembre 2025, pour une durée de plusieurs mois. À compter du 15 août, les salles de lecture seront fermées au public. Nous espérons pouvoir vous accueillir à nouveau dans la salle de lecture de notre nouveau bâtiment, au n° 5 rue du 19-mars-1962 à Dainville, au cours du premier trimestre 2026, sous réserve de l’avancement du transfert des collections.

Les recherches par correspondance seront également impactées par cette opération. Pour en savoir plus, consultez la page dédiée

Le travail des femmes

Affiche imprimée sur laquelle on lit : "Emploi de la main d'œuvre féminine dans les corps de troupe, dépôts et services. Il est fait appel à la main-d'œuvre féminine pour occuper certains emplois dans tous les corps de troupe, dépôts et services de la région du Nord. Ces emplois sont énumérés ci-après : secrétaires rédactrices et secrétaires comptables, sténo-dactylographes, dactylographes, secrétaires copistes et téléphonistes, contre-maîtresses, chefs d'atelier ou d'équipe, ouvrières et manutentionnaires de toutes professions (manutentionnaires, cuisinières, lingères, laveuses, femmes de service, etc.). Les demandes d'emploi devront être adressées directement aux commandants des corps de troupe, dépôts ou services intéressés, sauf à Boulogne, où elles devront être adressées au Commandant du Recrutement de Lille, 25 rue Victor-Hugo et à Amiens où elles devront être adressées au Commandant du Bureau de Recrutement de cette ville, 8, esplanade de Beauvais. Toute demande pourra être présentée personnellement ou formulée dans une lettre, contenant les nom, prénoms et adresse exacte de la postulante. Celle-ci recevra un exemplaire de l'instruction ministérielle du 2 décembre 1916, qui règle l'emploi de la main-d'œuvre féminine, et qui indique les clauses et conditions imposées ainsi que les salaires et avantages accordées. Toute employée ou ouvrière définitivement admise devra déclarer par écrit avoir pris connaissance de cette instruction et en accepter toutes les dispositions. Les demandes d'emploi déjà présentées et n'ayant pas encore reçu satisfaction devront être renouvelées. Pour ampliation : le chef d'état-major du Martray, le général de division, commandant la région du Nord, Eydoux. Boulogne-sur-Mer, le 1 2décembre 1916".

Emploi de la main-d'œuvre féminine, 12 décembre 1916. Archives départementales du Pas-de-Calais, 17 Fi C 2751.

La mobilisation des hommes depuis le début du conflit a laissé inoccupés de nombreux emplois, jusque-là exclusivement masculins, dont les femmes vont pouvoir s'emparer : si la guerre n’introduit évidemment pas les femmes du peuple dans le monde du travail, parce qu’elles ont toujours travaillé, elle entraîne en revanche un déplacement vers d’autres professions que celles qui leur sont habituellement dévolues. Au-delà de leur présence dans les usines de guerre, qui est valorisée avant tout comme une participation directe à l'effort de guerre, c’est leur arrivée en nombre dans les administrations et les services en qualité de secrétaires, factrices, conductrices de train ou de métro qui est le plus remarqué, les femmes étant alors sous-représentées dans le tertiaire public. L’enseignement dans les écoles de garçons se féminise lui aussi, et deux femmes, Jeanne Tardy et Berthe Milliard, font même leur entrée au ministère des Finances et du Travail dans le gouvernement Ribot, formé en mars 1917.

La nomination de Jeanne Tardy, licenciée en droit, ancienne élève de l’École normale supérieure de Sèvres, au poste d’attachée au cabinet du sous-secrétaire d’État aux Finances, est un fait assez singulier pour qu’il soit présenté comme une victoire féministe. Perçue comme une avancée du mouvement d’émancipation politique et sociale de la femme, l’arrivée des femmes dans le haut fonctionnariat provoque débat : faut-il la juger utile et doit-elle être réellement souhaitée par la société ?

Si la guerre a permis aux femmes de démontrer qu’elles peuvent assurer des rôles précédemment dévolus aux hommes et si tous saluent le courage et le dévouement dont elles font preuve au nom de la patrie, leur émancipation reste cependant limitée. Les principales bénéficiaires ont été les jeunes femmes issues des milieux urbains et des classes moyennes et supérieures. Une partie de la bourgeoisie considère dès lors que leurs filles peuvent apprendre et exercer un métier.

En 1880, encore, le rapport présenté par Paul Broca lors de la séance du Sénat du 21 juin, à propos du projet de loi sur l'enseignement secondaire des jeunes filles (Journal officiel du 19 juillet 1880, p. 8367 et 8369), pouvait affirmer :

Messieurs, la pensée qui a inspiré le projet de loi, soumis aux délibérations du Sénat, est de celles qui s'imposent à tous les esprits éclairés dans une nation civilisée. Elle n'est pas politique, elle est sociale dans la plus haute et la plus pure acception du mot, car la société repose sur la famille, et la famille est ce que la fait la femme. Pendant que l'homme lutte et travaille au dehors, la femme élève les enfants. Comme elle a allaité leur corps, elle allaite leur esprit ; elle est leur première et quelquefois leur seule institutrice ; elle cultive leurs facultés, développe leurs sentiments, leurs goûts, leurs idées morales ; elle les prépare à la vie pratique, et la société les reçoit de ses mains tout imprégnés de ses leçons et de ses exemples, dont le souvenir est plus durable que tout autre.

Faut-il que cette mère, chargée par la nature et par la société d'une aussi haute mission, soit ignorante et futile, ou qu'elle soit sérieuse et instruite ? Faut-il que cette épouse, auprès de laquelle l'homme, après le labeur du jour, se délasse et se réconforte, soit capable de le comprendre, de mettre son esprit à l'unisson avec le sien, d'être, comme l'a dit autrefois. M. Jules Simon, sa compagne intellectuelle, ou que, trop éloignée de son niveau, ne pouvant entrer avec lui en communauté de sentiments et d'idées, elle laisse naître en lui le désir, et bientôt le besoin, de chercher des distractions hors du foyer domestique ? Faut-il enfin que cette femme, élevée dans la frivolité, mette son idéal dans la parure et son bonheur dans les plaisirs du monde, ou que, préparée par une plus forte éducation à un meilleur emploi de ses facultés, elle préfère aux autres joies celles de la vie de famille? Vous ne nous pardonneriez pas de discuter ces questions, car elles se résolvent d’elles-mêmes. On a dit avec raison que si les hommes font les lois, ce sont les femmes qui font les mœurs. Et puisque tous les partis politiques s'accordent dans la même pensée sur l'utilité des bonnes mœurs, ils ne sauraient différer d'avis sur l'utilité de l'instruction des femmes.

[...] Beaucoup de jeunes filles seraient capables, sans doute, de suivre jusqu'au bout et avec succès tout le programme des lycées ; mais il ne s'agit pas de leur donner toutes les connaissances qu'elles sont aptes à acquérir ; il faut choisir ce qui peut leur être le plus utile, insister sur ce qui convient le mieux à la nature de leur esprit et à leur future condition de mère de famille, et les dispenser de certaines études pour faire place aux travaux et aux occupations de leur sexe. Les langues mortes sont exclues ; le cours de philosophie est réduit au cours de morale ; et l'enseignement scientifique est rendu plus élémentaire ; on peut ainsi donner de l'extension à l'étude de la langue française, des langues vivantes, de la littérature et de l'histoire, tout en restreignant le nombre des années de la scolarité. 

Photographie noir et blanc montrant trois femmes réparant des fusils.

Jeunes femmes employées dans un atelier de nettoyage et de réparation des fusils. Calais, 25 juin 1916. Tirage photographique, 12,5 x 17,5 cm. Archives départementales du Pas-de-Calais, 43 Fi 395.

En 1924, grâce au décret de Léon Bérard, les jeunes femmes qui suivent un enseignement secondaire pourront aller jusqu'au baccalauréat et faire en plus grand nombre des études supérieures pour devenir avocat, professeur ou médecin.

La légitimité du travail des femmes demeure malgré tout un combat de longue haleine, puisque la démobilisation va s’accompagner d’un éloge de la mère et de la ménagère, et de discours critiques sur l’émancipation féminine : le repeuplement de la France paraît alors bien plus urgent. À l'issue de la guerre, aucun des droits revendiqués par les femmes avant 1914 n'est reconnu : au contraire, une loi extrêmement répressive est votée en 1920, interdisant toute information sur la contraception et l'avortement ; et l’échec de l’obtention du droit de vote, approuvé par l’Assemblée nationale mais finalement rejeté par le Sénat en 1922, en est un exemple frappant. Il faudra attendre 1944 pour que les Françaises l’obtiennent, malgré le rôle majeur qu’elles ont pu avoir pendant le premier conflit mondial, et cela alors que les Britanniques pourront, elles, voter dès 1918.

"Mademoiselle l’Attachée"

Le beau titre pour une pièce du théâtre de l’après-guerre, quand nous aurons repris le goût et l’habitude du rire !

Aujourd’hui, "Mademoiselle l’Attachée", c’est simplement le titre d’un écho que tous les journaux publient et qui signale une nouvelle conquête du féminisme.
Une jeune fille, Mlle Jeanne Tardy, fait, en effet, partie, comme "attachée" du cabinet de M. Métin, sous-secrétaire d’État aux Finances, dans le ministère Ribot.
Mlle Tardy qui collectionne les diplômes, appartenait déjà au cabinet de M. Métin quand celui-ci était ministre du Travail. Comme on le voit, "Mademoiselle l’Attachée" a, ainsi que son chef, des aptitudes extrêmement variées. N’oublions pas son nom : nous le retrouverons sans doute dans les prochaines combinaisons ministérielles, à la Guerre ou à la Marine, à moins que ce ne soit aux Affaires étrangères.

Mais il ne s’agit pas de plaisanter : la nomination d’une "attachée" est une affaire très sérieuse qui peut être considérée comme une grande victoire pour la femme.

Ah ! on lui refuse l’entrée de la politique, la participation au suffrage universel et aux fonctions législatives et gouvernementales, eh bien, avec la complicité des hommes féministes convaincus, elle forcera quand même la place, et ne pouvant pas encore pénétrer par les portes dans la Bastille parlementaire, elle y aura accès par les fenêtres.

Quand la femme sera installée dans le haut fonctionnarisme et aura une part effective dans la direction de la chose publique, il sera bien difficile de lui refuser le droit de vote et même l’éligibilité. Mieux que cela, c’est elle-même, alors, qui s’octroiera sa propre charte d’émancipation politique.

Ainsi donc, on aurait tort de ne pas prendre au sérieux le choix du sous-secrétaire aux Finances. Il marque, au contraire, une importante étape de la conquête féminine.

Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? Faut-il enregistrer ce pas en avant comme un progrès ou comme une déchéance ?
Mon Dieu, cela dépend de la mentalité de chacun et du point de vue auquel on se place. Le cas de Mlle Tardy est, aujourd’hui, une exception ; demain, il peut se généraliser.

Quand, il y a une vingtaine d’années, la première femme avocate, Mlle Jeanne Chauvin, se fit inscrire au barreau de Paris, on ne manqua pas de dire que son exemple ne serait pas suivi. Or, il y a aujourd’hui, dans la capitale seulement, plusieurs douzaines de femmes avocates qui exercent régulièrement leur métier.

Le nombre des femmes médecins s’est accru dans une proportion bien plus grande encore.

D’ailleurs, dans d’autres pays, le mouvement féministe est bien plus rapide encore. L’émancipation politique de la femme est presque complète en Suède, en Norwège, à la Nouvelle Zélande ; elle a fait de sérieux progrès aux États-Unis. Dans plusieurs États de cette contrée, les femmes font partie des jurys de cours d’assises.

Il faut bien nous dire que la guerre a élargi singulièrement le champ d’action de la femme dans la société. Pour combler les vides nombreux créés par la mobilisation dans les administrations publiques ou privées, il a fallu faire appel au sexe faible ou au beau sexe, comme on veut. Celui-ci ne s’en est pas mal tiré et comme il y aura partout des manquants après la guerre, on a déjà pensé aux remplaçantes.

Une ère nouvelle s’ouvre pour nos sœurs. Il ne serait ni habile, ni aimable de ne pas s’y associer.

Louis ROBICHEZ

Le Télégramme, mercredi 4 avril 1917. Archives départementales du Pas-de-Calais, PG 9/27.