"Mademoiselle l’Attachée"
Le beau titre pour une pièce du théâtre de l’après-guerre, quand nous aurons repris le goût et l’habitude du rire !
Aujourd’hui, "Mademoiselle l’Attachée", c’est simplement le titre d’un écho que tous les journaux publient et qui signale une nouvelle conquête du féminisme.
Une jeune fille, Mlle Jeanne Tardy, fait, en effet, partie, comme "attachée" du cabinet de M. Métin, sous-secrétaire d’État aux Finances, dans le ministère Ribot.
Mlle Tardy qui collectionne les diplômes, appartenait déjà au cabinet de M. Métin quand celui-ci était ministre du Travail. Comme on le voit, "Mademoiselle l’Attachée" a, ainsi que son chef, des aptitudes extrêmement variées. N’oublions pas son nom : nous le retrouverons sans doute dans les prochaines combinaisons ministérielles, à la Guerre ou à la Marine, à moins que ce ne soit aux Affaires étrangères.
Mais il ne s’agit pas de plaisanter : la nomination d’une "attachée" est une affaire très sérieuse qui peut être considérée comme une grande victoire pour la femme.
Ah ! on lui refuse l’entrée de la politique, la participation au suffrage universel et aux fonctions législatives et gouvernementales, eh bien, avec la complicité des hommes féministes convaincus, elle forcera quand même la place, et ne pouvant pas encore pénétrer par les portes dans la Bastille parlementaire, elle y aura accès par les fenêtres.
Quand la femme sera installée dans le haut fonctionnarisme et aura une part effective dans la direction de la chose publique, il sera bien difficile de lui refuser le droit de vote et même l’éligibilité. Mieux que cela, c’est elle-même, alors, qui s’octroiera sa propre charte d’émancipation politique.
Ainsi donc, on aurait tort de ne pas prendre au sérieux le choix du sous-secrétaire aux Finances. Il marque, au contraire, une importante étape de la conquête féminine.
Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? Faut-il enregistrer ce pas en avant comme un progrès ou comme une déchéance ?
Mon Dieu, cela dépend de la mentalité de chacun et du point de vue auquel on se place. Le cas de Mlle Tardy est, aujourd’hui, une exception ; demain, il peut se généraliser.
Quand, il y a une vingtaine d’années, la première femme avocate, Mlle Jeanne Chauvin, se fit inscrire au barreau de Paris, on ne manqua pas de dire que son exemple ne serait pas suivi. Or, il y a aujourd’hui, dans la capitale seulement, plusieurs douzaines de femmes avocates qui exercent régulièrement leur métier.
Le nombre des femmes médecins s’est accru dans une proportion bien plus grande encore.
D’ailleurs, dans d’autres pays, le mouvement féministe est bien plus rapide encore. L’émancipation politique de la femme est presque complète en Suède, en Norwège, à la Nouvelle Zélande ; elle a fait de sérieux progrès aux États-Unis. Dans plusieurs États de cette contrée, les femmes font partie des jurys de cours d’assises.
Il faut bien nous dire que la guerre a élargi singulièrement le champ d’action de la femme dans la société. Pour combler les vides nombreux créés par la mobilisation dans les administrations publiques ou privées, il a fallu faire appel au sexe faible ou au beau sexe, comme on veut. Celui-ci ne s’en est pas mal tiré et comme il y aura partout des manquants après la guerre, on a déjà pensé aux remplaçantes.
Une ère nouvelle s’ouvre pour nos sœurs. Il ne serait ni habile, ni aimable de ne pas s’y associer.
Louis ROBICHEZ