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La guerre chimique gagne l’Artois

Le 30 juillet 1917, la Mission Française attachée à l’armée britannique alerte les autorités locales : de nouvelles opérations sont imminentes et il faut au plus vite mettre en sécurité les populations civiles proches de la zone de front, d’autant que l’on redoute l’emploi d’un nouveau gaz dévastateur.
Le lieutenant-colonel Reynaud préconise au sous-préfet de Béthune d’évacuer les villes et villages se trouvant dans un secteur de 5 kilomètres autour du front, s’étendant des communes de Fleurbaix, Laventie, Festubert, jusqu’à Richebourg-Saint-Vaast et Richebourg-l’Avoué, Cambrin, Annequin, Grenay ou encore Noyelles-sous-Vermelles.

La troisième bataille d’Ypres et la prise de la cote 70

Photographie noir et blanc montrant des hommes, des femmes et des enfants regroupés autour d'une charrette chargée de nombreux meubles et bagages.

Réfugiés belges quittant leurs villes envahies par les Allemands. Anvers, octobre 1914. Photographie du Service photographique de l'armée belge. Archives départementales du Pas-de-Calais, 43 Fi 38.

L’ensemble de ce territoire va effectivement bientôt être pris en étau dans le nouveau plan d’opérations imaginé par Haig en août 1917.

Car le 31 juillet, débute au nord de cette zone la troisième bataille d’Ypres, particulièrement sanglante et s’éternisant jusqu'au 10 novembre. Face à cette action principale destinée à reprendre le saillant d’Ypres, les Canadiens lancent au sud une offensive à la lisière ouest de Lens, ayant pour objectif d’atteindre la cote 70 et de prendre la ville. Leur attaque commence au petit matin du 15 août et se solde par un succès avec la prise de la colline. Malgré les 21 tentatives allemandes entre le 15 et le 18 août, ils parviennent à maintenir leurs positions, mais échouent en revanche à reprendre Lens.

Inquiétudes des autorités face au relativisme des populations

Le 31 juillet, après avoir pris connaissance des préconisations de la Mission militaire, le sous-préfet Bonnefoy-Sibour écrit : 

[...] Informé hier soir des dangers que présentent pour les populations civiles les nouveaux obus allemands à gaz provoquant des brûlures d’une extrême gravité, j’ai, après entente avec M. le capitaine Legonis, de la Mission Française (Montreuil) entrepris une tournée sur le front de mon arrondissement, que j’ai vu cet après-midi, depuis la limite nord jusqu’au canal, et provoqué les mesures suivantes :

  • Fleurbaix : refoulement sur l’arrière ou au refuge de Fouquereuil [ note 1] de tous les enfants au-dessous de 13 ans et départ des personnes qui ne sont pas occupées aux travaux agricoles ;
  • Laventie : mêmes observations que ci-dessous pour ce qui concerne la région est du bourg et évacuation totale des enfants du bourg lui-même ;
  • Neuve-Chapelle : déjà évacué totalement ;
  • Richebourg-Saint-Vaast : déjà évacué. Prescrit aux gens qui viennent y travailler le jour d’y rester au minimum ;
  • Richebourg-l’Avoué : mêmes observations que pour Richebourg-Saint-Vaast ;
  • Festubert : mêmes observations que pour Richebourg-Saint-Vaast.

Je verrai demain matin le secteur sud du front, depuis le canal, pour prescrire :

  • Cambrin : mêmes observations que pour Fleurbaix ;
  • Annequin : évacuation totale des enfants ;
  • Grenay : évacuation de toute la population (environ 30 personnes) après entente avec la compagnie des Mines ;
  • Noyelles-les-Vermelles : évacuation totale des enfants et des personnes inutiles à la culture ;

Angres et Liévin : inhabités. […] 

Archives départementales du Pas-de-Calais, 2 R 5024.

L’inquiétude du sous-préfet est d’autant plus grande qu’elle les civils ne semblent pas prendre le danger au sérieux. Dans son rapport du 31 juillet, il précise que la population ne manifeste qu’un effroi relatif .

Verso d'une lettre manuscrite sur laquelle on lit : "d'où vient le danger ? Des anglais et non de l'ennemi. Nous le répétons, il y a des places ailleurs. Permettriez-vous, monsieur le sous-préfet, l'installation d'une contre-batterie du 220 au milieu de la Grand place de Béthune ? De plus en plus nous comptons sur votre énergie pour rappeler à l'autorité militaire britannique que tout n'est pas permis et qu'il y a des convenances à garder. Nous ne sommes pas des boches ; nous ne voulons pas être traités comme tels... Tout dépend de nos chefs.  Grenay, 3 août 197". Suivent les signatures d'une vingtaine de personnes.

Pétition des habitants de Grenay adressée au sous-préfet de Béthune, pour lui demander de ne pas évacuer la ville suivant les recommandations de la Mission Française attachée à l'armée britannique, 3 août 1917. Archives départementales du Pas-de-Calais, 2 R 5024.

Le 31 juillet et le 1er août, l’instituteur en tournée dans les rues de Laventie peine effectivement à convaincre les parents d’évacuer leurs enfants. Et ceux qui acceptent les feront revenir une dizaine de jours plus tard.
Les habitants de Grenay, quant à eux, envoient une pétition à la sous-préfecture début août, pour contrer l’ordre d’évacuation formulé par les autorités militaires.

Un gaz destructeur d’un genre nouveau

Cette désinvolture de la population provient en réalité d’une méconnaissance du risque qu’elle encourt. Pourtant celui-ci est bien réel. On estime à 5 000 le nombre de victimes civiles dues aux attaques de gaz, dont une centaine de morts. Le 12 juillet 1917, dans le secteur d’Ypres, les Allemands utilisent pour la première fois un gaz d’un nouveau genre, un vésicant passé à la postérité sous le nom d’ypérite ou gaz moutarde.

Ce sulfure d’éthyle dichloré est le plus corrosif de tous les gaz de combat utilisés durant le conflit. Provoquant une brûlure de la peau, des muqueuses et des poumons, il est d’autant plus dangereux qu’il est difficilement détectable et conserve un caractère nocif très longtemps après son émission.

Affiche imprimée illustrée en bas par des croquis montrant le mode d'attache de masque à gaz. Au-dessus, des détails concernant les précautions à prendre, la conduite à tenir en cas d'attaque toxiques et la manière d'appliquer le masque.

Attaques par gaz. Affiche. Archives départementales du Pas-de-Calais, 17 FiB 938.

L’ypérite va bientôt devenir la hantise des soldats, d’autant que son utilisation se généralise à partir de 1918. À défaut de faire basculer l’issue du conflit, l’utilisation de ce type d’arme chimique doit épuiser l’ennemi et l’affaiblir en créant un impact psychologique redoutable et provoquant des scènes de panique sur les champs de bataille.

Et le danger se rapproche. Lors des combats de la cote 70, dans la nuit du 16 au 17 août, l’artillerie allemande utilise pour la première fois l’ypérite en Artois. Ils ne tardent d’ailleurs pas à en utiliser contre les villes encore habitées, comme ce fut le cas à Armentières dans la nuit du 20 au 21 juillet 1917 et la journée du 29.

Les populations civiles face au gaz

Cette nuit-là, les avions allemands envoient sur la ville un déluge de munitions au gaz moutarde. Malgré l’alerte donnée, la population insuffisamment préparée subit de plein fouet l’attaque qui cause la mort de 86 personnes et fait 680 autres victimes.
Ce dramatique événement incite les autorités à renforcer la sécurité des villes proches du front. C’est pourquoi, le 13 août 1917, le directeur de la mission Française attachée à l’armée britannique écrit : 

Les rapports que je reçois des armées, au sujet des bombardements par obus toxiques auxquels a été soumise la ville d’Armentières, ainsi que les visites de mes officiers dans certains villages du front, ont établi une constatation regrettable, qui explique dans une certaine mesure le nombre élevé des personnes civiles intoxiquées par les gaz, et la proportion importante des décès que l’on a eu à déplorer : en général, la population civile néglige les mesures de protection contre les gaz. […] 

Archives départementales du Pas-de-Calais, 2 R 5024.

Car les civils étaient déjà dotés de masques chimiques et en cas d’alerte, ils devaient respecter les directives affichées un peu partout dans les rues. 
Le 11 août, le sous-préfet de Béthune envoie donc une note aux maires pour sensibiliser sur le port de masque à gaz : 

[...] Je vous prie de rappeler une fois de plus à vos administrés qu’ils doivent toujours être porteurs de leur masque contre les gaz asphyxiants. Le masque doit être la nuit à portée de la main. Ces prescriptions d’une extrême importance et maintes fois renouvelées, paraissent être perdues de vue ; il importe à tout prix de réagir par tous les moyens contre cette tendance regrettable. [...]

Archives départementales du Pas-de-Calais, 2 R 5024.

Le renforcement des mesures de protection et la formation des populations permettront finalement de réduire le nombre de victimes. En avril 1918, alors que plus de 4 000 civils sont massivement bombardés à l’ypérite dans la région de Givenchy, Liévin, Annequin ou encore Mazingarbe, on recense "seulement" 230 blessés et 19 morts.

Notes

[ note 1] Un peu plus loin, le sous-préfet indique qu’une partie des enfants a également été confiée à l’œuvre des enfants de la Lys créée par Rosemonde Liouville pour assurer un abri aux enfants de la vallée de la Lys, s’étendant d’Armentières à Béthune et autour d’Hazebrouck. En savoir plus sur l'œuvre des enfants de la Lys 

Texte dactylographié sur lequel on lit : "Sous-préfecture de Béthune. Fleurbaix : évacuation de tous les enfants et conseil de départ aux grandes personnes qui ne sont pas particulièrement occupées aux travaux agricoles. Laventie : même observation que ci-dessus pour ce qui concerne la région est du bourg. Évacuation de tous les enfants du bourg lui-même. Neuve-Chapelle : évacué. Richebourg-Saint-Vaast : évacué. Richebourg-l'Avoué : évacué. Festubert : évacué. Cambrin : même observation que pour Fleubaix. Annequin : évacuation des enfants. Grenay : évacuation totale après entente avec la compagnie des mines de Béthune. Noyelles-les-Vermelles : évacuation totale des enfants".

Note émanant de la sous-préfecture de Béthune faisant un état des lieux sur l'évacuation des communes proches du front, s.d. Archives départementales du Pas-de-Calais, 2 R 5024.

Bibliographie

G. DE FONCLARE, O. LEPICK, Gaz ! Gaz ! Gaz ! La guerre chimique 1914-1918. Ouvrage publié à l'occasion de l'exposition présentée à l'Historial de la Grande Guerre du 29 juin au 14 novembre 2010, Péronne, Historial de la Grande Guerre, 2010, 111 p. Archives départementales du Pas-de-Calais, BHB 7386 ;

Y. LE MANER, La Grande guerre dans le Nord-Pas-de-Calais (1914-1918), éditions La Voix, 2014. Archives départementales du Pas-de-Calais.

Texte manuscrit sur lequel on lit : "Le 18 août 1917. Rapport du brigadier Dupuis, commandant à la brigade de Bully-Grenay, sur l'évacuation du village de Grenay. La compagnie des mines de Béthune a invité ses ouvriers à quitter leurs demeures de Grenay. Presque tous sont partis. La municipalité de Grenay en a fait autant pour ses administrés, qui, aussi ont quitté les lieux pour aller résider de côté et d'autre ; à Mazingarbe, Bully et ailleurs. Il ne reste plus actuellement à Grenay qu'une dizaine de personnes, au-delà de la ligne fixée pour l'évacuation. On suppose qu'elles partiront également à bref délai. Cette évacuation, plutôt volontaire, a pour cause principale les suites des violents bombardements dont le village a été l'objet la semaine dernière".

Rapport du brigadier Dupuis, commandant de la brigade de gendarmerie de Bully-Grenay, 18 août 1917. Archives départementales du Pas-de-Calais, 2 R 5024.

Photographie noir et blanc montrant des hommes, des femmes et des enfants sur les routes, chargés de lourds bagages et parfois à vélo.

Réfugiés belges quittant leurs villes envahies par les Allemands. Anvers, octobre 1914. Photographie du Service photographique de l'armée belge. Archives départementales du Pas-de-Calais, 43 Fi 37.