Les Archives du Pas-de-Calais (Pas-de-Calais le Département) - Le 23 février 2020 - 05h51
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Pratiques et spectacles sportifs en Pas-de-Calais au 20ième siècle : le temps de l'enracinement

Véritable phénomène de masse du temps contemporain, le fait sportif se décline en manifestations variées, où la multiplicité des types de pratiques est généralement associée à des formes de mise en scène qui dépendent largement du mode d’engagement de celles et ceux qui s’adonnent aujourd’hui aux "joies du sport". La popularité de l’exercice sportif, soutenue depuis les années trente par des politiques visant à le démocratiser, s’explique aussi par un long et complexe processus de diffusion, qui s’amorce dans le dernier tiers du XIXe siècle. La position géographique du département du Pas-de-Calais et les pratiques corporelles diverses repérées en amont de cette période justifient l’idée d’un enracinement singulier, dont on retracera ici les grandes lignes.

Il est désormais établi que les sports modernes sont une création ex nihilo des mutations économiques et culturelles que connaît l’Angleterre victorienne dans la première moitié du XIXe siècle. Produits de la Révolution industrielle et de l’émergence du temps libre, ils constituent pour la fine fleur de la bourgeoisie et de la gentry britanniques autant un moyen de distinction qu’un espace de sociabilité permettant de cultiver une forme originale "d’entre-soi". La présence attestée des sports athlétiques dans les high schools du royaume en souligne également les vertus éducatives, en ce qu’ils contribuent à former et forger les futures élites nécessaires au maintien de l’hégémonie politique et économique de l’Empire britannique. Cette double déclinaison des sports d’Outre-Manche est d’ailleurs à l’origine de leur essaimage et en cela, la proximité géographique du Pas-de-Calais et les liens depuis longtemps tissés avec l’Angleterre (par la présence de fortes colonies britanniques dans les villes du littoral, telles Calais et Boulogne-sur-Mer) vont favoriser ce qu’il est convenu d’appeler "la greffe des sports anglais". Il faut toutefois rappeler la présence, depuis l’époque médiévale, d’autres formes d’exercices corporels qui, sans préfigurer ce que seront les sports modernes, n’en offrent pas moins des espaces de sociabilité et d’engagement physique. Pratiqués dans les villages et cités de l’Artois, du Boulonnais ou du Ponthieu, les jeux traditionnels s’inscrivent dans cette longue tradition ; réservés aux hommes, qui s’y adonnent de manière aléatoire lorsque le calendrier religieux, les activités domestiques, agricoles ou artisanales le permettent, ils se caractérisent généralement par une brutalité que les premiers théoriciens et pédagogues des sports modernes chercheront justement à canaliser, par l’introduction de règles strictes.

Cette première strate de manifestations corporelles, encore perceptible aujourd’hui dans certains villages du Pas-de-Calais, est complétée au lendemain de la guerre de 1870 par l’essor conséquent des pratiques gymnastiques, dont la diversité et la densité constituent les traits les plus remarquables. Définies sous la Restauration puis la Monarchie de Juillet, leurs premières conceptions et méthodes répondent à un impératif hygiéniste et militaire : la crainte de la dégénérescence de la "race française" et l’impérieuse nécessité de rebâtir une France forte et robuste après le traumatisme de la défaite expliquent un fort essaimage de ces sociétés dans le quart Nord-Est du territoire. Obligatoires depuis 1869 dans tous les "ordres d’enseignement", encouragées au sein des bataillons scolaires et autres sociétés conscriptives de tir, les gymnastiques participent au processus de "fortification patriotique des corps", mis en scène lors des démonstrations collectives et autres fêtes nationales, contribuant ainsi à la transmission des valeurs et idéaux républicains.

Cette hégémonie avérée explique sans doute que les sports anglais aient éprouvé des difficultés à s’enraciner au Septentrion, en dépit d’une situation géographique pour le moins favorable : l’essor des activités touristiques des premières cités balnéaires sur le littoral du Pas-de-Calais et l’anglomanie ambiante caractéristique de la Belle Époque vont permettre aux sports d’enfoncer un premier coin dans cette France "gymnique". La présence de ressortissants britanniques dans les hôtels, casinos, hippodromes et établissements de bains de la Côte d’Opale entraîne de facto l’essor de nouvelles formes d’exercices corporels jusque-là inédites, comme le golf ou le lawn-tennis. Profondément élitaires, ces activités se voient rapidement complétées par d’autres sports athlétiques, tels le football-association, l’athlétisme, la natation, la boxe ou encore le cyclisme. À la différence des jeux traditionnels, tous obéissent à la "règle des trois unités" (de temps, de lieu et d’action) qui permet justement aux sports modernes de ne pas se confondre avec d’autres formes de pratiques physiques : ils sont définis par des règles, se déroulent dans une temporalité déterminée par des instances alors en voie de structuration (à l’image de l’Union française des sociétés des sports athlétiques, USFSA, fondée en 1889) et dans des espaces spécialement aménagés (stades, piscines, vélodromes, etc.). L’introduction progressive de la logique compétitive autorise à la fin du XIXe siècle le développement des premiers championnats, tournois et autres concours. Les résultats de ces compétitions, relayés par la presse sportive régionale, permettent aux sports anglais de gagner définitivement les faveurs d’un public nordiste d’abord méfiant et curieux, puis résolument enthousiaste. Perceptible avant-guerre, la démocratisation du sport et de ses manifestations connaîtra un nouvel élan dans les années vingt.

Loin d’avoir constitué une parenthèse dans le processus d’enracinement des sports dans le département, la Grande Guerre permet aux pratiques et au spectacle sportif d’y trouver une place éminente : la présence du corps expéditionnaire britannique est ainsi à l’origine d’une réelle démocratisation du football-association, souvent pratiqué en arrière du front par les équipes régimentaires. Associée au mythe du "poilu sportif" et à une propagande efficace, elle favorise l’acculturation des sports athlétiques, tout particulièrement dans les villes du littoral et en pays minier. Le football, la boxe, le cyclisme, la gymnastique et dans une moindre mesure l’athlétisme connaissent dans les années vingt un réel essor, encouragé par les compagnies minières. Leurs dirigeants voient dans les sports une forme de "loisir sain et fédérateur" qui éloignent l’ouvrier du cabaret et lui permettent de se maintenir à un seuil de "maturité physiologique" qui le préserve des maladies (et améliore sa capacité de production), tout en contribuant à la diffusion de valeurs conformes à celles du travail : goût de l’effort physique, sens de la solidarité et de l’altruisme, respect de la hiérarchie et des règles. Analogie qui se propage jusqu’aux tribunes des stades, où un supportérisme précoce et particulièrement structuré permet au "peuple de la mine" de s’identifier aux exploits des premières vedettes et de défendre les couleurs de son club. L’histoire du Racing Club de Lens (fondé en 1906, il passe sous le contrôle de la Compagnie des mines de Lens au milieu des années vingt) témoigne de ce lien organique que les Houillères du bassin du Nord-Pas-de-Calais perpétueront jusque dans les années soixante-dix.

À la veille de la seconde guerre mondiale, le département du Pas-de-Calais aura connu sa petite "révolution invisible" en matière de sports. Les "Trente glorieuses" qui précèdent ont en effet permis aux pratiques importées d’Angleterre d’y trouver leur place, de s’y développer puis de s’y massifier, sous l’action conjuguée d’initiatives individuelles et de celles des fédérations et mouvements affinitaires, des compagnies minières ou des municipalités. Sociétés sportives, clubs de gymnastique, éducation physique scolaire (en voie de sportivisation) offrent ainsi aux populations locales un large spectre d’activités, déclinées sous l’angle de la compétition ou de matière plus récréative. Partie insécable de la culture de masse, les sports constituent alors, indépendamment des origines sociales de celles et ceux qui s’y adonnent (ou les regardent des tribunes), une véritable "antithèse du quotidien".

Olivier Chovaux
Maître de conférences (HDR) en Histoire contemporaine
Atelier SHERPAS, Université d’Artois

 

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Vue en coupe d'un pont sous-marin.

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