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La Chandeleur dans le fonds Célestine-Leroy

Le 2 février de chaque année, les crêpes s’invitent à nos tables, pour le plus grand bonheur des petits et des grands. C’est en effet à cette date que l’on célèbre la Chandeleur, fête aux origines religieuses oubliées, mais néanmoins bien présente dans le folklore de notre région. Un fonds d’archives privées,  le fonds Célestine-Leroy, nous éclaire plus particulièrement sur les déclinaisons de cette tradition sur notre territoire.

Un fonds pour l’étude du folklore

Si on veut étudier le folklore dans le Pas-de-Calais, il est indispensable de consulter les papiers de Célestine Leroy, confiés en 1967 aux archives départementales et conservés sous les cotes 1 J 588-598.

Ce fonds comprend des documents relatifs au folklore en général et à l’histoire locale de notre département, des enquêtes monographiques sur les coutumes et les usages, sur la littérature populaire, mais aussi des conférences ou des travaux réalisés par Célestine Leroy (dont certains ont fait l’objet de publications).

Un professeur passionné d’histoire locale

Célestine Leroy naît le 19 juin 1884 à Marquillies (Nord). En juillet 1911, elle devient professeur à l’école normale d’Arras et reste en poste jusqu’à la fin du mois d’octobre 1941. Quelques semaines plus tard, elle intègre l’Institut de formation professionnelle de jeunes filles, où elle enseigne jusqu’en septembre 1944. Elle a reçu le titre d’officier de l’instruction publique en 1928.

En juin 1942, le président de la cité universitaire de Paris sollicite de l’inspecteur d’académie d’Arras le nom de personnes capables de l’aider dans ses recherches sur la Flandre et l’Artois. Ce dernier, M. Faucheux, lui répond [ note 1] :

Mademoiselle Leroy, professeur à l’Institut de formation professionnelle de jeunes filles d’Arras, me paraît tout à fait qualifiée pour vous aider dans la tâche que vous avez entreprise, en ce qui concerne la Flandre et l’Artois. Mademoiselle Leroy, originaire du Nord, depuis longtemps professeur à l’école normale d’institutrices d’Arras, a acquis une compétence indéniable sur l’histoire, l’art et le folklore de la région et ses élèves bénéficient largement de cette compétence. Je suis sûr que Mademoiselle Leroy se mettra volontiers à votre disposition pour tous les services que vous jugerez à propos de lui demander. 

Célestine Leroy s’est effectivement spécialisée dans l’histoire locale [ note 2]. Elle consacre une partie de sa vie à découvrir et à répertorier les traditions populaires du nord de la France. 

C’est donc tout naturellement qu’elle devient présidente du comité artésien de folklore et déléguée de la société de folklore français pour le Pas-de-Calais. Elle est également nommée vice-présidente de la commission départementale des monuments historiques du Pas-de-Calais, et secrétaire générale de l’Académie des sciences, arts et lettres d’Arras (poste qu’elle occupe à partir de 1949).

À la demande du chanoine Jean Lestocquoy, vice-président du comité artésien de folklore, elle réunit un certain nombre d’études réalisées par elle-même et par R. Berger, M. Delplanque, G. Dégardin et A. Demont. Ces travaux portent sur les traditions populaires (la fête des Rois dans le nord de la France et plus particulièrement dans la région lilloise, le carnaval dans le Ternois, le cycle de Pâques, les fêtes de mai, la Saint-Jean et la Saint-Pierre, les coutumes et rites de la moisson, la Toussaint et le jour des morts en Artois, la Sainte-Catherine et la Saint-Nicolas en Artois, le culte de Saint-Éloi en Artois et dans le Nord de la France, la Sainte-Barbe dans les régions minières d’Artois, les coutumes et chants de Noël, la Chandeleur, etc.).

Les origines religieuses de la Chandeleur

Texte manuscrit sur lequel on lit : "La chandelle bénite. Dans le petit village de Maisoncelle (canton de Le Parcq, arrondissement de Montreuil-sur-Mer, P.d.C.) il existe une très touchante coutume. Quand deux personnes vont se marier pour la première fois, le marié doit réunir, pour le jour du mariage, treize pièces de monnaie : douze pareilles et une différente. Ces pièces de monnaie qu'on appelle deniers sont portées à la messe demariage. Le curé les bénit au début de la messe. Ces deniers ne doivent servir qu'à l'achat de la chandelle bénite des nouveaux époux. La bénédiction de cette chandelle aura lieu à l'église à la Chandeleur qui suit le mariage. La chandelle bénite de la ..."

La chandelle bénite. Pièce d'un dossier consacré à la Chandeleur. Fonds Célestine-Leroy. Archives départementales du Pas-de-Calais, 1 J 590.

Les origines de la Chandeleur sont chrétiennes. Cette fête est célébrée dès 386 à Jérusalem, pour rappeler la prescription juive à laquelle s’était soumise Marie. Assimilée aux lupercales (censées protéger les troupeaux pour l’année à venir, tout en marquant la fin de l’hiver) dès son arrivée à Rome, elle retrouve sa vocation religieuse sous l’impulsion du pape Gélase Ier (492-496), en devenant une fête célébrée chaque 2 février.

Elle commémore la purification de la Sainte Vierge, quarante jours après la naissance du Christ, ainsi que la présentation de Jésus au Temple et sa reconnaissance par Siméon comme "Lumière d’Israël". Elle marque également la fin du temps de Noël.

Le mot Chandeleur vient de l’expression latine Festa candelarum, fête des chandelles. Il évoque les cierges et les chandelles que le prêtre bénit avant la messe et que les fidèles emportent chez eux pour protéger leurs foyers. La chandelle bénie est précieusement conservée pendant toute l’année pour éloigner le malin, les orages, la mort… et invoquer les bons augures à veiller sur les semailles d’hiver qui produiront les moissons de l’été.

Ce serait d’ailleurs pour cette raison que les crêpes seraient confectionnées à cette date, moment de l’année où les jours commencent à s’allonger et où débutent les semailles d’hiver. Symbolisant le soleil par leur forme ronde et leur couleur dorée, elles porteraient ainsi chance aux foyers et leur assureraient abondance et prospérité.

Quelques coutumes et rites dans le Pas-de-Calais 

Selon Célestine Leroy, la chandelle est achetée dans le Ternois avec les deniers de mariage, bénis lors de la bénédiction nuptiale. Elle est également allumée lors des accouchements, des agonies et des funérailles d’un membre de la famille. Lors des enterrements, on la voit fréquemment portée par la plus proche parente du défunt ou de la défunte. Cette coutume, encore appliquée dans les années 1950-1960, était autrefois générale dans tout le Ternois.

À Aire-sur-la-Lys, les personnes pieuses, lorsqu’elles ensevelissent un mort, font couler de la cire de la chandelle bénie dans le cercueil.

La chandelle, soigneusement conservée, est également allumée lorsqu’une personne de la famille est en danger de mort. C’est notamment le cas à Neuville-Bourjonval, où on l’appelle le "cierge de la bonne mort". Sa faible lueur accompagne les "prières des agonisants". Elle éclaire les traits du mort dont on vient de faire la dernière toilette et parfois continue de brûler à côté de la bière. On retrouve ces usages dans les régions de Lens, Fruges, Auchel, Aire-sur-la-Lys, Desvres, Marquise, Écourt-Saint-Quentin…

Texte manuscrit sur lequel on lit : "Chandeleur. À Samer, une crêpe lancée au-dessus de l'armoire pour éviter les maladies. Ou bien on garde une crêpe roulée dans du papier. Cela porte bonheur. D'après Mlle Dorez, institutrice au Portel, avril 1939".

Fonds Célestin-Leroy. Archives départementales du Pas-de-Calais, 1 J 590.

Le cierge familial n’est pas seulement associé aux jours d’angoisse ou de deuil. Dans certains villages, l’usage veut aussi qu’il précède le nouveau-né qu’on porte à l’église pour le baptiser. C’est un enfant de la famille, le "parrain" ou la "marraine à la chandelle", qui tient le cierge à l’aller et au retour. C’est le cas à Busnes, Delettes ou Rebreuve.

Au-delà des rites établis autour de la chandelle, les crêpes de la Chandeleur bénéficient elles aussi de traditions locales. C’est ainsi qu’à Calais et dans plusieurs villages du Boulonnais, on cuit la première crêpe de la Chandeleur en faisant brûler le gui de la Noël, gage de porte-bonheur.

À Lumbres et dans toute sa région, on recommande aux femmes mariées de tremper leur alliance dans la pâte à crêpes.
À Samer, on lance une crêpe au-dessus de l’armoire pour éviter les maladies.
À Neuville-Bourjonval, on doit faire des crêpes dans les familles où des jeunes filles espèrent trouver un mari dans l’année.
À Wingles, le soir de la Chandeleur, chaque membre de la famille doit retourner sa crêpe pour avoir de l’argent toute l’année.
À Étaples, dans certaines maisons, on conserve la première crêpe sur l’armoire jusqu’à la Chandeleur de l’année suivante.

De nombreux dictons sont consacrés à cette fête

  • Faire sauter sa crêpe avec une pièce d’or, puis d’argent, dans la main gauche, est signe certain de richesse. 
  • Lancer la première crêpe au-dessus de l’armoire où elle restera l’année durant, sans moisir, est un présage d’abondance en blé. 
  • La jeune fille qui désire se marier dans l’année doit faire des crêpes à la Chandeleur. 
  • À la Chandeleur, les jours avancent d’une heure. 
  • À la Chandeleur, l’hiver s’arrête ou prend rigueur. 
  • Quand la Chandeleur luit, l’hiver quarante jours s’ensuit. 
  • S’il fait froid à la Chandeleur, ce sera été sans chaleur. 
  • Pour avoir du bonheur, il faut faire des crêpes à la Chandeleur. 
  • Faire des crêpes à la Chandeleur, pour toute l’année, c’est du bonheur ! 

Notes

[ note 1] Dossier d’institutrice de Célestine Leroy. Archives départementales du Pas-de-Calais, T 1448/17.

[ note 2] Publications de Célestine Leroy :

  • La Chandeleur au pays d'Artois, Paris, 1931, extrait de La Revue de folklore français, tome II, n° 4, juillet/août 1931, pp. 193-199.
  • Le culte de saint Éloi en Artois et dans le nord de la France, Paris, librairie Larose, 1934. Archives départementales du Pas-de-Calais, BHB 1418/7.
  • La fête des Rois dans le nord de la France et particulièrement dans la région lilloise, Paris, 1935, extrait de La Revue de folklore français et de folklore colonial, tome VI, n° 4-5, juillet/octobre 1935, pp. 189-206. Archives départementales du Pas-de-Calais, BHB 1418/9.
  • Forgerons guérisseurs, Paris, janvier-février 1936, extrait de La Revue de folklore français et de folklore colonial.
  • Pierres à légendes du département du Nord, Paris, 1936, extrait du Corpus du folklore préhistorique, pp. 249-253.
  • L'enquête sur le folklore des eaux, Paris, 1937, extrait de La Revue de folklore français et de folklore colonial, tome VIII, n° 1, janv./mars 1937.
  • Célestine Leroy, Alfred Demont, Marius Lateur, Les traditions populaires dans le nord de la France. Les fêtes. I. De la Toussaint à la Chandeleur. II. De la Chandeleur à la maison Arras, Centre d'études régionales du Pas-de-Calais, 1954, 63 p. Archives départementales du Pas-de-Calais, BHB 1187 
  • Saint Druon de Carvin, patron des bergers et thaumaturge au pays d’Artois, [vers 1956], Carvin, Société de recherches historiques d’Hénin-Carvin, 1982. Archives départementales du Pas-de-Calais, BHD 810/1.
  • Célestine Leroy, Jean Lestocquoy, Le folklore des eaux dans le Pas-de-Calais, Arras, Centre d'études régionales et Comité artésien de folklore, 1961, 80 p. Archives départementales du Pas-de-Calais, BHB 3865.
  • La Toussaint et le jour des morts au pays d’Artois, Paris, éditions L. Staude, 10 p. Archives départementales du Pas-de-Calais, BHB 1418/11.
Photographie sépia montrant des crêpes dans une assiette.

Bibliographie

Les traditions populaires dans le Nord de la France, Les fêtes - De la Chandeleur à la moisson, Centre d’études régionales du Pas-de-Calais, Arras, 1956, Archives départementales du Pas-de-Calais, BHB 1187 ;

C. LEROY, Le Folklore, 1947. Archives départementales du Pas-de-Calais, BHC 1077/10 ;

M. DELPLANQUE, " Folklore de chez nous : La Chandeleur", L’Abeille de la Ternoise, 2 février 1952, Archives départementales du Pas-de-Calais, BHB 1328/6 ;

Enquêtes monographiques – Calendrier traditionnel, Archives départementales du Pas-de-Calais, 1 J 589 ;

Musée des arts et traditions populaires – Fêtes et calendrier traditionnel, Archives départementales du Pas-de-Calais, 1 J 590.

Article de presse sur lequel on lit : "Secrétaire générale honoraire de l'Académie, Mlle Célestine Leroy n'est plus. Les Arrageois apprendront avec émotion le décès survenu hier de Mlle Célestine Leroy, secrétaire générale honoraire de l'Académie des Sciences, Arts et Lettres d'Arras. Professeur honoraire de l'École normale d'institutrices, vice-présidente de la Commission départementale des monuments historiques et présidente du comité du Folklore artésien, Mlle Leroy, depuis plusieurs années, très malade, ne pouvait se déplacer et assister aux séances solennelles de l'illustre assemblée où son dévouement et son exquise gentillesse toutefois, ne manquaient jamais d'être soulignés. C'est ainsi que l'an dernier, le dimanche 20 juin 65 exactement, Mgr Lestocquoy avait la mission de faire résonner, sous les fresques de Hoffbauer qui ornent magnifiquement la salle des fêtes de l'hôtel de ville, le nom de Mlle Leroy pour lui rendre le plus juste hommage. "Secrétaire adjointe depuis 1948, disait-il en substance et secrétaire générale dès 1949, vous avez eu un rôle éclatant  avec un titre modeste. Il est, en somme, peu d'honneur attaché à ce titre de secrétaire ; c'est seulement faire le travail courant, tenter de se retrouver dans une circonstance intarissable, informer et surtout, dans le courant de chaque jour, connaître ce qu est possible et ce qui ne l'est pas..."

"Mlle Célestine leroy n'est plus". Article publié dans Nord matin, 18 novembre 1966. Archives départementales du Pas-de-Calais, 1 W 37308.

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