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Fermeture de la salle de lecture du centre Mahaut-d'Artois les 8 et 13 décembre

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Le pied métrique ou l’imbroglio des unités de mesure

L’histoire des unités de mesure est riche et complexe, comme le détaille notre page  Poids et mesures : quelques notions d’histoire. Ce cheminement long et fastidieux, qui aboutit finalement à l’adoption du système métrique tel que nous le connaissons, a donné lieu à quelques anachronismes curieux. L’un d’entre eux a été relevé par Jean-Louis Gaucher, fidèle lecteur des archives et auteur de plusieurs écrits sur l’histoire maritime du Pas-de-Calais, qui nous fait part de sa découverte dans cet article.

Le certificat de jauge du "Sainte Hélène"

Document imprimé et manuscrit sur lequel on lit : "Douanes françaises. Certificat de jauge. Nous, soussignés, vérificateurs des douanes, certifions avoir, en conformité de l'article 14 de la loi du 27 vendémiaire, et d'après la formule donnée par la loi du 12 nivôse an 2, vérifié la jauge du bateau pêcheur français nommé Sainte Hélène n° 228 appartenant au port de Berck, récemment construit et avoir obtenu le résultat suivant, savoir : longueur de tête à tête 20 pieds 6 pouces métriques, largeur la plus grande au maître bau 7 pieds 3 pouces, profondeur 1 pied 7 pouces. Desquelles mesures il résulte que le bâtiment est de la contenance de deux tonneaux 47/94. Fait au bureau des douanes, le 29 août 1837.

Certificat de jauge du Sainte Hélène n° 228, 29 août 1837. Archives départementales du Pas-de-Calais, P 5999.

Le certificat de jauge d’un bateau berckois, dénommé le "Sainte-Hélène" n° 228, daté du 29 août 1837 et conservé sous la cote P 5999, laisse perplexe. En effet, les trois dimensions principales du bateau relevées par l’agent douanier (longueur, largeur, creux) sont indiquées en pieds et pouces métriques.

Des pieds et des pouces en 1837 ? Et des pieds et pouces "métriques" ? On pourrait penser qu’il s’agit d’une erreur de la part de l’agent qui semble avoir mélangé deux systèmes radicalement opposés :

  • L’ancien système duodécimal, en pieds et en pouces ;
  • Le nouveau système décimal, avec pour base le mètre.

Petit rappel historique

Jusqu’à la Révolution française, il existe autant de systèmes de mesures que de contrées. En 1795, on recense ainsi plus de 700 unités de mesures en France.

Pour en savoir plus, voir la fiche Poids et mesures : quelques notions d’histoire

Double page d'un livre détaillant le décret concernant les poids et mesures du 12 février 1812 et l'arrêté du ministre de l'intérieur pour l'exécution du décret du 12 février 1812.

Code des poids et mesures. Recueil complet et textuel des lois, décrets, arrêtés du gouvernement, ordonnances du roi, arrêts de la cour de cassation, instructions, circulaires et décisions ministérielles, relatifs à l’établissement du système métrique, à la fabrication et à la vérification des poids et mesures, 1826. Archives départementales du Pas-de-Calais, BAB 29.

Cette diversité entraîne bien des maux dans le développement de l’industrie et du commerce, d’où la nécessité d’harmoniser la pratique dans le pays. Le système métrique décimal est adopté le 18 germinal an III (17 avril 1795). Le mètre étalon est, quant à lui, défini dans la loi du 19 frimaire an VIII (10 décembre 1799). Enfin, l’arrêté du 13 brumaire an IX (4 novembre 1800) stipule que le système décimal sera définitivement mis à exécution pour toute la République .

Toutefois, la mise en application du nouveau dispositif est lente et fastidieuse. Pour aider les usagers à s’approprier le nouveau système, l’État tolère l’emploi des anciennes appellations appliquées aux nouvelles valeurs de mesures. Ainsi la livre peut-elle désigner un kilogramme ou un litre peut garder le nom de pinte.

Un décret du 12 février 1812 vient complexifier encore davantage cet enchevêtrement. En effet, celui-ci autorise l’abandon de la division décimale et le retour aux subdivisions anciennes pour « les usages journaliers » et le commerce de détail qui s’accommode difficilement au nouveau système. En réalité, il n’y avait que dans l’administration et l’enseignement que celui-ci était utilisé, les anciennes mesures continuaient d’être en usage dans le commerce et l’artisanat.

Ainsi, ce décret énonce :

Article premier. Il est permis d'employer pour les usages du commerce :

  • Une mesure de longueur égale à 2 mètres, qui prend le nom de toise, et se divise en 6 pieds ;
  • Une mesure égale au tiers du mètre ou sixième de toise, qui a pour nom le pied, et se divise en 12 pouces, et le pouce en 12 lignes.

Archives départementales du Pas-de-Calais, BAB 29.

Le pied métrique vs le pied du roi

C’est ce qu’on appelle le "pied métrique", ainsi dénommé pour le différencier du "pied du roi", unité de mesure usitée durant l’Ancien Régime.

Rappelons que le pied du roi équivalait à 32,48 cm, divisé en 12 pouces de 27,06 mm, eux-mêmes divisés en 12 lignes de 2,25 mm.

De nouveaux instruments de mesure sont créés avec, gravés sur une face, le système métrique (décimètres, centimètres, millimètres) et sur l’autre face les nouvelles mesures (pieds, pouces, lignes). Sur ce nouveau pied de 33,33 cm, nous avons donc un nouveau pouce de 27,77 mm divisé en 12 lignes de 2,3 mm.

Photographie d'une pied métrique.

Pied métrique. Collection particulière. 

Ces nouvelles dimensions paraissent proches des anciennes, mais surtout, elles balayent le système décimal fraîchement instauré. Ce système perdure durant 25 ans, jusqu’à la loi du 4 juillet 1837 qui impose le système métrique décimal de manière définitive. Durant cette période, l’administration comme la douane l’a bien utilisé, ainsi que l’atteste le certificat de jauge du "Sainte Hélène" ; mais qu’en a-t-il été dans la vie courante, les ateliers et chantiers de l’ensemble du pays ? Il est bien difficile de le dire.

Quelques exemples de l’évolution du système métrique à travers l’enregistrement des bateaux

  • Actes de francisation de bateaux de Berck et Merlimont de 1835 à 1837, enregistrés dans la justice de paix de Montreuil. Les dimensions sont en pieds métriques.
    Exemples : Francisation le 25 décembre 1835 par Pierre Léopold Malingre « Le grand Saint Bernard n° 214 » ; longueur : 19 pieds et 4 pouces métriques, […] jauge : 2 tonneaux 66/94.
    Archives départementales du Pas-de-Calais, 4 U 38/50.
  • Certificat de jauge du "Sainte Hélène" n° 228 du 29 août 1837 : les trois dimensions principales sont en pieds métriques.
    Archives départementales du Pas-de-Calais, P 5999.
  • Certificat de jauge du bateau "Les six frères" enregistré à la douane de Berck le 27 mars 1838, suivant le système métrique (valeur du tonneau : 3,8 m³).
    Archives départementales du Pas-de-Calais, P 5999.

Pour aller plus loin

Du même auteur 

J.-L. GAUCHER, Les bateaux et la pêche à Berck XVIIIe - XXe siècle, Bouvignies, Nord Avril, 2019. Archives départementales du Pas-de-Calais, BHD 1230.